Bojarski, un faussaire trop honnête
Avec « L’Affaire Bojarski », Jean-Paul Salomé retrace la vie de l’ingénieur polonais surnommé « le Cézanne de la fausse monnaie ». Porté par un Reda Kateb tout en retenue, le film séduit par son sérieux. Mais à force de rectitude, il oublie de faire trembler le vrai.
Sorti en salles le 14 janvier 2026, « L’Affaire Bojarski » a rapidement été reçu comme un film sérieux, appliqué, solidement tenu. Plus d’un million de spectateurs l’ont vu en salles, la presse lui a fait bon accueil, et le public encore davantage. On salue la qualité de sa reconstitution et son refus du spectaculaire. Le film avance sans chercher l’effet, dans une narration lisible, presque classique, qui privilégie la compréhension des faits à leur mise en tension. Cette clarté est présentée comme une qualité. Elle est aussi l’un de ses angles morts.
Un génie sans état civil
L’histoire est pourtant romanesque. Réfugié en France pendant la guerre, Czesław Bojarski fabrique d’abord des faux papiers pour la Résistance. La paix revenue, cet ingénieur inventif se heurte à un mur administratif : sans état civil en règle, impossible de déposer ses brevets. Il met alors son talent au service de la fausse monnaie. Pendant plus de dix ans, des billets de 1 000 francs aux 100 nouveaux francs « Bonaparte », il imite si parfaitement la monnaie française que même les employés de banque s’y trompent. Il est arrêté en janvier 1964 à Montgeron, condamné à vingt ans de prison, et libéré au bout de treize.
Ni héros ni monstre
Le film ne transforme Bojarski ni en héros ni en monstre. Cette position d’équilibre se paie d’une certaine neutralisation du trouble. Là où le sujet aurait pu ouvrir des zones d’inconfort moral, Salomé choisit le plus souvent l’explication et le contexte, au risque de lisser ce qui fait la singularité de son personnage : un homme qui fabrique du faux parce que l’État lui refuse d’exister vraiment.
Reda Kateb est le point d’ancrage du film. Son jeu retenu, sans effet appuyé, évite toute glorification. Il ne force jamais une lecture, ne cherche pas à orienter notre empathie. Face à lui, Sara Giraudeau en épouse qui ne sait pas tout, et Bastien Bouillon en inspecteur Mattéi, qui le traque, complètent un trio tout en nuances. Cette retenue sert le projet, mais elle s’inscrit aussi dans la logique générale du film : une volonté constante de ne pas déborder.
Le faux, sans le frisson
C’est là que se loge le paradoxe. Raconter l’histoire d’un faussaire avec une telle rectitude morale produit un film honnête, presque trop. Le faux, au lieu de devenir un moteur de trouble, est intégré dans un récit qui cherche avant tout à être clair, juste, équilibré. On admire le travail de l’artisan, penché sur ses plaques et ses encres. On frissonne rarement avec l’homme qui, chaque jour, trompe tout un pays.
À force de vouloir bien faire, L’Affaire Bojarski hésite à exploiter pleinement la charge politique et symbolique de son sujet. La question du faux, de la légitimité, de ce qu’un État reconnaît comme vrai reste présente, mais contenue. Le film préfère observer que fissurer.
Il n’en demeure pas moins un objet solide, qui témoigne d’un certain retour du cinéma historique français vers des récits moins emphatiques, plus modestes dans leur forme. L’Affaire Bojarski ne bouscule pas, mais il pose calmement une question persistante : comment raconter l’histoire sans la mythifier, sans pour autant en épuiser la part d’ombre ?
★★★☆☆
« L’Affaire Bojarski », de Jean-Paul Salomé, avec Reda Kateb, Sara Giraudeau et Bastien Bouillon (2 h 08). Disponible sur Canal+ et en VOD.
