Daft Punk, retirez les casques

Deux Grammy par-ci, une pyramide lumineuse par-là, et toute la planète à genoux. Et si les deux robots les plus célèbres de la musique n’avaient jamais rien inventé ? Anti-rétro, de mauvaise foi assumée.
Commençons par le nom. Au début des années 90, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, rencontrés au lycée Carnot à Paris, jouent du rock avec Laurent Brancowitz (futur Phoenix) dans un groupe baptisé Darlin’. Le « Melody Maker » les expédie d’une formule : « daft punky thrash », un bruit punk débile. Ils gardent l’insulte comme nom de scène. Dès le départ, ils recyclent ce que les autres ont dit avant eux.
« Homework » (1997). La French Touch est née, paraît-il. Sauf que Chicago et Detroit faisaient de la house depuis dix ans, et Daft Punk le sait mieux que personne : sur « Teachers », ils récitent carrément la liste de leurs maîtres, Paul Johnson, DJ Funk, Romanthony, Jeff Mills. Un album qui affiche ses professeurs en tracklist, c’est un devoir rendu, pas une révolution. Les clips de Spike Jonze et Michel Gondry font le reste.
« Discovery » (2001). Le chef-d’œuvre, nous dit-on. Le coup de ciseaux, surtout. « One More Time » tourne sur Eddie Johns, « Harder, Better, Faster, Stronger » sur « Cola Bottle Baby » d’Edwin Birdsong, « Digital Love » sur George Duke. Trois disques de 1979 passés à la moulinette. Daft Punk n’a pas composé un album, il a dévalisé les bacs funk et disco de la fin des années 70. Avec goût, certes. Mais avec les disques des autres.
Les casques. La légende officielle : le 9 septembre 1999, à 9 h 09, leur sampler aurait explosé et les aurait transformés en robots. Joli conte. Mais dans les années 60, les Suédois des Spotnicks jouaient déjà en combinaisons de cosmonautes. Et en 1978, Kraftwerk chantait « Die Roboter » et posait à côté de mannequins à son effigie. Les robots de Daft Punk ne sont que des Kraftwerk passés chez le carrossier.
« Human After All » (2005). Bouclé en six semaines, et ça s’entend. Le riff de « Robot Rock » ? Emprunté à « Release the Beast » de Breakwater, un groupe funk de Philadelphie. Même pour se répéter, il leur faut quelqu’un d’autre. La tournée Alive 2007 et sa pyramide de lumière rattrapent tout : un Grammy pour un disque live qui rejoue des morceaux déjà empruntés.
« Random Access Memories » (2013). Le grand retour, en musiciens de chair, avec un budget de blockbuster et cinq Grammy, dont celui de l’album de l’année. La scie « Get Lucky » tourne jusqu’à l’écœurement, mais c’est la guitare de Nile Rodgers qui fait le travail. Le seul vrai bijou, c’est Doin’ It Right, porté par la voix de Panda Bear : le moment où les robots se taisent pour laisser chanter un humain. Reste un geste qu’on leur accorde : « Giorgio by Moroder ». Donner le micro à Giorgio Moroder, l’homme de « I Feel Love » avec Donna Summer. Enfin non, plusieurs micros parce que chaque micro correspond à une époque (toujours l’art du storytelling°. Rendre honneur à celui qui a inventé le disco électronique en 1977, c’est enfin reconnaître la dette. Le maître raconte sa vie, les élèves jouent derrière. Pour une fois, ils créditent l’original.
Le 22 février 2021, Daft Punk annonce sa séparation avec une vidéo où l’un des robots explose dans le désert. Une scène tirée de leur propre film, « Electroma », sorti quinze ans plus tôt. Jusqu’au bout, ils se seront recyclés. Sous les casques, il n’y avait peut-être que deux excellents DJ, d’immenses collectionneurs de disques, et le meilleur service marketing de l’histoire de l’électro.
