Hitler a-t-il été « élu démocratiquement » ?
On l’entend partout, à table comme sur les plateaux : « Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes. » La formule fait frissonner, elle sert d’avertissement. Problème : elle est fausse, ou du moins très incomplète. Retour sur un mythe tenace.
Commençons par un fait simple : Hitler n’a jamais été élu. En Allemagne, sous la république de Weimar, on n’élisait pas le chancelier. Il était nommé par le président. Et le 30 janvier 1933, c’est bien le vieux maréchal Hindenburg qui confie le pouvoir au chef nazi, au terme d’un arrangement noué en coulisses avec Franz von Papen et l’entourage présidentiel. L’historien Nicolas Patin, dans le dernier numéro de « L’Histoire », qualifie l’idée d’une conquête légale de « contrevérité, ou demi-vérité ». Voyons pourquoi.
Les urnes, oui, mais jamais la majorité
La progression nazie a quelque chose de vertigineux. En 1928, le parti de Hitler plafonne à 2,6 % des voix : rien. En septembre 1930, après le krach de Wall Street, il bondit à 18,3 %. En juillet 1932, il atteint 37,3 %, son meilleur score dans une élection libre. Premier parti du pays, loin devant les sociaux-démocrates. Mais jamais majoritaire : près de deux Allemands sur trois ont voté contre lui. Et en novembre 1932, il recule même de quatre points. Le mouvement s’essouffle quand Hindenburg lui ouvre la porte. Quant aux élections de mars 1933, où les nazis frôlent les 44 %, elles se déroulent alors que Hitler est déjà au pouvoir, dans un climat de répression féroce. Difficile de parler d’un scrutin libre.
Deux autres armes
Le vote n’est qu’un des trois piliers. Le deuxième, c’est la violence. Les SA, les Chemises brunes, intimident, frappent, tuent : la seule campagne de l’été 1932 fait une centaine de morts. Le troisième, ce sont les élites conservatrices, qui n’ont pas attendu Hitler pour vouloir enterrer la République. Dès 1930, le chancelier Brüning gouverne par décrets en contournant le Parlement. Un an plus tôt, le magnat de la presse Alfred Hugenberg avait offert au petit agitateur bavarois une tribune nationale, en l’associant à sa campagne contre le plan de remboursement des dettes allemandes. Ces hommes méprisaient Hitler, mais ils pensaient pouvoir le contrôler. On connaît la suite.
Qui a vraiment voté nazi ?
Autre idée reçue : les chômeurs auraient porté Hitler au pouvoir. Faux, là encore. Les ouvriers sans emploi votent massivement communiste. Ceux qui se tournent vers les nazis, ce sont plutôt ceux qui ont peur de devenir pauvres : la petite bourgeoisie, les employés, les indépendants, les retraités. Dès 1930, le sociologue danois Theodor Geiger l’avait vu, dans un article au titre éloquent : « Panique dans la classe moyenne ». Ajoutez un facteur oublié, la religion : le vote nazi est massivement protestant, les catholiques résistant bien mieux. Et surtout, ce ne sont pas les électeurs de gauche qui basculent : très peu d’entre eux passent chez Hitler. C’est la droite traditionnelle qui s’effondre. Le grand parti conservateur perd un tiers de ses électeurs, les libéraux un quart. Le chantage nazi est simple : nous ou les communistes. Une droite affolée choisit l’extrême droite.
Une République ne meurt pas seulement dans les urnes
Alors, Hitler élu démocratiquement ? Non. Il a su capter le vote d’une partie du pays, attisé la peur et la violence, et il a été installé au pouvoir par des dirigeants qui croyaient s’en servir. C’est peut-être la leçon la plus inquiétante de Weimar : une démocratie ne s’effondre pas seulement parce que des électeurs votent pour ses ennemis. Elle s’effondre quand ceux qui devaient la protéger leur tiennent la porte.
