Vichy, open space

Vichy, open space
Avec Swann Arlaud en petit ingénieur de la débâcle, Emmanuel Marre filme Vichy comme un open space trop étroit. On croyait voir 1940, on ressort en regardant son propre bureau.

À Limoges, en septembre 1940, la nouvelle administration du Maréchal manque de place. Alors elle s’installe dans les locaux de la CGT. Tout est dit dans ce déménagement : ceux qui défendaient les travailleurs laissent leurs chaises à ceux qui vont les trier. Henri Marre a débarqué à Vichy sans un sou, avec dans sa valise un traité politique édité à compte d’auteur et une seule obsession : l’efficacité. Et trouver un poste. « Nous ne recrutons pas de fonctionnaires issus de l’immigration » précise un écriteau. Est-on en 2026 ? Swann Arlaud lui prête ce visage qu’il sait si bien rendre transparent, celui du type qu’on ne remarque pas dans l’ascenseur. On cherche le monstre, on trouve un cadre qui veut sa place. C’est pire.

« Notre salut » commence comme un film d’époque et se termine comme un rapport d’activité. Henri évalue des chômeurs, médecin à ses côtés, jauge les corps, remplit des cases. Le tableau grignote le terrain, l’optimisation n’a pas de fin parce qu’elle n’a pas de but, juste un indicateur. Du chiffre, du chiffre ! L’historien Johann Chapoutot a raconté, dans « Libres d’obéir », comment un juriste SS est devenu après-guerre l’un des pères du management allemand. Marre, lui, montre l’atelier où ces méthodes s’inventent, entre deux tampons. Le contrôle des chômeurs, la conditionnalité, l’évaluation permanente : on n’a pas besoin de forcer le trait, le présent s’en charge. Comme dans « La Gueule de l’emploi » de Didier Cros, personne ne contraint personne. C’est le dispositif qui fait plier.

La musique, elle, surprend. « Big in Japan », « Popcorn, « Live is Life » d’Opus sur des bras tendus vers Pétain. L’astuce pourrait tourner au gadget, elle fait pire : elle rapproche. Les gens ne dansaient pas sur ces airs-là en 1940. Mais ils dansaient. Et ils faisaient le salut. Le « na na na na na » de stade devient un chant de rassemblement, et nous qui l’avons beuglé au mariage d’un cousin, on se retrouve dans la foule sans l’avoir demandé.

Marre retrouve l’équipe de « Rien à foutre », sa caméra qui colle aux basques, ses comédiens qui improvisent. Ça flotte parfois, mais ce flottement rend tout crédible, comme chez Peter Watkins quand « La Commune (Paris, 1871) » filmait l’Histoire comme un direct télé. Pas de musée ici : un présent qui ne sait pas encore ce qu’il va devenir. Henri Marre ignore qu’il devient un collabo. Il croit juste faire son boulot.

Dans une scène du film, Henri emmène sa femme Paulette au cinéma. À l’entrée, une affiche : « Guerre à l’Est ». Et dessous : « tous les jours » et les horaires. Le film est sans doute inventé, et pour cause : en septembre 1940, l’Allemagne et l’URSS sont encore liées par leur pacte, aucun front n’est ouvert à l’Est, l’invasion n’aura lieu qu’en juin 1941. Pour Henri, ce n’est qu’une affiche parmi d’autres. Pour nous, c’est un clin d’œil qui pique. Deux heures trente plus tard, la lumière se rallume. Je déverrouille mon téléphone. Guerre à l’Est. Tous les jours.

★★★★☆

PartagerFacebookXWhatsAppE-mail

Vous avez aimé cet article ?

Recevez chaque mois les dernières chroniques d'A‑C‑I‑D Magazine

Jean-Marc Grosdemouge

J-Marc Grosdemouge

Né en 1975 à Belfort, Jean-Marc fait de la radio depuis l'âge de 13 ans : radios associatives en Franche-Comté, puis RTL, où il a été chroniqueur régulier de « On en parlera demain », et France Inter pour « Les Nuits de l'été ». Titulaire d'une maîtrise d'histoire contemporaine consacrée à la radio, il a aussi été enquêteur pour l'émission Capital. Ancien rédacteur en chef de M-la-Music.net, il a fondé A-C-I-D Magazine en 2017.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *