Trois heures quinze pour apprendre à prendre le temps
Trois heures quinze sur la fin de vie, les soins palliatifs, le travail et le capitalisme ? Sur le papier, « Soudain » aurait de quoi faire fuir. Pourtant Ryūsuke Hamaguchi signe un film étonnamment léger, porté par une rencontre et une amitié qui donnent envie, comme ses personnages, de continuer à parler.
Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamoto) ne se connaissent pas lorsqu’elles commencent à discuter le long des quais de Seine, pas très loin de la BNF. L’une dirige un établissement pour personnes âgées, l’autre est metteuse en scène japonaise et de passage à Paris. Elles parlent, simplement. Et très vite, quelque chose se passe. Pas besoin d’en rajouter : le courant passe. On reconnaît vraiment cette sensation assez rare de rencontrer quelqu’un pour la première fois et de se retrouver immédiatement à discuter comme si l’on avait beaucoup de choses à se dire, comme si on attendait cette rencontre-là, parce que c’était exactement le moment où l’on en avait besoin.
Et voilà comment Hamaguchi nous embarque pour trois heures quinze sans que l’on voie le temps passer. C’est peut-être le plus beau tour de force du film : sa durée finit par reproduire l’expérience même qu’il raconte. Quand on rencontre quelqu’un avec qui le courant passe, deux heures peuvent disparaître sans prévenir. On parle, on bifurque, on revient à une idée, on raconte quelque chose que l’on n’avait pas prévu de raconter. On découvre l’autre et, au passage, quelque chose de soi. « Soudain » avance de cette façon, par conversations, détours et découvertes, sans donner l’impression de vouloir courir vers une conclusion.
Le travail, cette drôle d’idée
Marie-Lou cherche à faire évoluer les pratiques de son établissement en s’appuyant sur l’Humanitude, une philosophie et une méthodologie du soin développée en France par Yves Gineste et Rosette Marescotti, qui placent notamment le regard, la parole, le toucher et la dignité de la personne au centre de l’accompagnement. Hamaguchi s’est d’ailleurs intéressé aux pratiques du soin et au quotidien des établissements accueillant des personnes âgées.
Mais ce qui pourrait n’être qu’un sujet de société devient progressivement une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce qu’on fait de son temps, et à qui appartient-il ? Prendre soin demande du temps. Écouter demande du temps. Laisser une personne âgée faire seule quelque chose que l’on pourrait accomplir en quelques secondes demande du temps. Or le travail est précisément organisé pour que le temps soit compté, rationalisé, optimisé. Même lorsqu’il s’agit de prendre soin des autres.
Et puis Mari prend un feutre : elle se retrouve devant un tableau blanc et commence à expliquer à Marie-Lou le fonctionnement du capitalisme, la manière dont le système grignote progressivement sur nos vies personnelles et puise sans cesse ailleurs les ressources dont il a besoin pour continuer à fonctionner ici et maintenant (« now » et « here » forment « nowhere », nulle part). La scène pourrait être interminable. Elle est au contraire passionnante. Mari dessine, relie les choses, déroule son raisonnement et nous voilà, nous aussi, devant ce tableau.
On sent presque Hamaguchi se faire plaisir. Il a notre attention, il sait que nous sommes désormais avec ces deux femmes, alors il peut prendre le temps de nous exposer sa pensée. Et c’est suffisamment clair pour que l’on ait envie de revoir la scène, voire de pouvoir la lire tranquillement. Pas parce qu’elle serait simpliste, mais parce qu’elle réussit quelque chose d’assez rare : rendre limpide un mécanisme que l’on croit connaître. Le travail, le capital, le temps libre : soudain, tout communique. Et derrière cette démonstration, une question très simple apparaît. À quoi voulons-nous consacrer notre vie ?
Une autre manière de regarder
La maladie de Mari donne à cette question une gravité particulière. Elle sait que son temps est compté. Marie-Lou travaille quotidiennement auprès de personnes qui vieillissent et meurent. Les soins palliatifs et la fin de vie ne sont donc jamais très loin. Pourtant, « Soudain » ne devient pas pour autant un film plombant sur la mort. C’est même l’inverse. Hamaguchi semble s’intéresser à ce qui demeure lorsqu’on ne peut plus guérir. On peut encore parler. Écouter. Regarder. Toucher. Faire rire quelqu’un. Lui permettre de rester acteur de sa propre vie. L’Humanitude n’est pas seulement un ensemble de gestes professionnels : elle repose sur une idée qui paraît simple et qui, à force d’être oubliée, devient presque radicale, celle de ne jamais réduire une personne à son âge, sa maladie ou sa dépendance.
Et l’amitié entre Marie-Lou et Mari prolonge cette idée ailleurs. Elles se rencontrent sans savoir ce que cette rencontre va produire. Elles parlent. Elles se découvrent. Elles ne se sauvent pas l’une l’autre. Elles s’offrent quelque chose de peut-être plus précieux : du temps et de l’attention. C’est là que le film devient profondément optimiste, sans jamais être naïf. La mort est inévitable, la maladie ne disparaît pas parce que deux personnes se sont rencontrées et le travail reste soumis à des logiques économiques. Hamaguchi ne prétend pas le contraire. Mais il semble croire que notre manière d’habiter le temps peut encore changer.
On pense parfois aux livres que l’on ouvre sans savoir exactement pourquoi et que l’on referme quelques heures plus tard avec l’impression d’avoir rencontré quelqu’un. « Soudain » produit quelque chose de cet ordre-là. Un film de trois heures quinze qui parle beaucoup de la mort et qui donne pourtant envie de vivre davantage, de parler davantage, de regarder davantage autour de soi. Il fallait peut-être trois heures quinze pour nous rappeler que le temps n’est pas seulement ce qui passe. C’est aussi ce que l’on choisit de donner. Et lorsqu’on sort de « Soudain », on se dit que ce n’est peut-être pas si mal.
★★★★★
« Soudain » de Ryūsuke Hamaguchi, 2026
