On était plusieurs à être seuls
« Les Inrocks » ont toujours eu un don pour les titres et les chapôs. Tentons d’être à la hauteur : comment un fanzine né entre copains dans une chambre de Versailles a fini, quelques années plus tard, entre les mains d’un banquier d’affaires, après avoir bousculé la pop culture française comme l’avaient fait avant lui « Libération », « Actuel », « Rock & Folk » ou Radio Nova.
Chacun garde le souvenir de son premier numéro. Neil Young en couverture et, glissé à l’intérieur, un petit dépliant des meilleurs albums de l’année. Ou le premier hebdo, acheté un mercredi chez le marchand de journaux, à deux pas de la fac. La suite suit presque toujours le même scénario : on était le seul de sa bande à le lire.
Bande à part
Le mensuel était pointu, il faut dire. Des entretiens fleuves, surtout avec des musiciens et des cinéastes, quelques écrivains, quelques dessinateurs de BD, et un cahier de chroniques de disques qu’on lisait jusqu’à la dernière ligne. L’hebdo n’était guère plus fréquentable pour le commun des copains. Dans le livre, quelqu’un raconte avoir été le seul de son groupe d’amis à lire les Inrocks, et je me suis reconnu comme ayant appartenu à cette mini secte qui avait des dieux aussi divers que Pialat ou Brian Wilson. Même abonné, des années plus tard, je ne croisais toujours personne qui le lisait. On était donc plusieurs à être seuls.
C’était souvent la lecture de types un peu isolés, un peu paumés dans leur univers, au fond d’une chambre ou d’une sous-préfecture. Internet ne permettait pas encore de discuter avec un autre passionné à l’autre bout du monde. Ces passionnés-là, on les lisait. Fébrilement, une fois par mois. La bande-son, c’était Lenoir, tous les soirs à 21 h sur France Inter, et son tatapoum (sic) : des disques qu’on n’entendait nulle part ailleurs, de la « musique pas comme les autre » (re-sic). Quitte à passer pour un vieux con, disons-le : lire les Inrocks, c’était comme Pamela Anderson : très distinguey, au sens de Bourdieu. Savoir ce que les autres ignoraient, aimer ce que personne n’écoutait autour de soi. De la pose, sans doute. Mais aussi une école.
L’encyclopédie des marges
Une école en fascicules, comme ces encyclopédies qu’on complétait numéro après numéro. Celle là parlait d’indie rock, de guitares souillonnes et de basses reptiliennes, de cinéastes à la filmo « essentielle » et d’écrivains « majeurs ». Elle raillait les petits marquis de la télé, dénichait les pépites, sans courir après la « sensation du moment » façon « NME » ou « Melody Maker ». Sans Wikipédia, chaque numéro ajoutait une pièce au puzzle. Toute une génération a fini par aller écouter le « Forever Changes » de Love ou « Pet Sounds » des Beach Boys à force d’en lire des louanges, alors que – faut-il l’avouer, ni l’un ni l’autre ne traînaient dans la discothèque des parents, qui pourtant avaient eux aussi eu 20 ans.
Certains ont peut-être jeté 98 % de leurs numéros, mais gardé les quelques-uns qui comptaient. Le n° 50, par exemple, en mars 1996, et son dossier « Morne in the USA » : de quoi s’occuper les oreilles pendant des années. Chez moi, la pile est très, très haute. Beaucoup de découvertes arrivaient à retardement. Jean Echenoz, j’en ai entendu parler dans le journal, et je ne l’ai lu que bien des années plus tard. Les films, on a vu ceux qui passaient près de chez nous ; les autres attendent encore. Les disques, on les empruntait aux copains ou à la médiathèque. Le journal semait, ça poussait quand ça voulait.
Pour ou contre
1995, le passage à l’hebdo, et le virage. Les Inrocks se mettent à parler de société, rebondissent sur l’actualité, mettent Rocard ou McEnroe en couverture, signent des pétitions. Comme beaucoup, je n’ai pas toujours compris. Mais lire les Inrocks, c’était forcément prendre parti. Pour ou contre le dernier Pulp. Pour ou contre la pétition du moment. Le dernier Polanski, bien ou pas bien. Le courrier des lecteurs (Ping Pong) faisait le reste. Et Conte a raison d’écrire que les Inrocks y ont inventé Twitter avant la lettre. J’y ai moi-même écrit.
On prête à Brian Eno cette phrase sur le premier album du Velvet Underground : il s’en est vendu très peu, mais chacun de ceux qui l’ont acheté a fondé un groupe. Les lecteurs des Inrocks n’ont pas tous monté un groupe. Certains ont monté des sites. En refeuilletant récemment un vieux numéro, je suis tombé sur un courrier de Gérald de Oliveira, qui a fondé depuis le site À découvrir absolument. Et si A-C-I-D Magazine se cherche des modèles, modestement, « les Inrocks » en font partie.
Le diable par la queue
Ce sont les fondateurs eux-mêmes qui ont demandé à Christophe Conte d’écrire cette histoire. Vingt-huit ans de maison, ça donne le droit. À part le lecteur de Bourganeuf et la saumâtre Ligue du LOL, rien ne manque. Pas même les grosses disputes voire les bagarres entre rédacteurs. Des gars capables de s’embrouiller pour un film, ça ne se verra plus, ma bonne dame. On découvre surtout ce que les lecteurs ne soupçonnaient pas : derrière l’aplomb, le journal a toujours tiré le diable par la queue.
Arrive le rachat par Matthieu Pigasse, qui s’offrira aussi Radio Nova. La Fontaine en aurait fait une fable : non pas Le Savetier et le Financier, mais Le Fanzine et le Financier. Conte finit par partir. Ce qui lui manque, écrit-il, c’est un lieu où discuter avec les collègues du cinéma, de la musique. C’est le passage qui m’est resté. Ce manque-là, on est peut-être nombreux à le ressentir.
Fin de partie?
Où parle-t-on, aujourd’hui ? Aux concerts, chez quelques disquaires, dans les médiathèques. Sur Facebook aussi, où d’anciens lecteurs se retrouvent sous un post pour remuer leurs souvenirs. Ce livre fait d’ailleurs exactement ça : il remet en route la machine à souvenirs, à débats, à hypothèses au doigt mouillé. Depuis peu, il y a Substack. Des photos et du texte, oui, mais à l’inverse d’Instagram, où l’image passe d’abord et les mots viennent en légende. Là, chacun peut vraiment écrire. Et c’est payant, ce qui compte : quand on paie, on ne fait pas n’importe quoi.
Les Inrocks se sont beaucoup cherchés. Avec une mue réussie, ils auraient pu être le Substack d’aujourd’hui : un endroit où tout le monde parle, certains rédacteurs plus que d’autres, un Ping Pong grandeur nature. Ou un Netflix et un Spotify réunis, où l’abonnement donnerait accès à des œuvres choisies et présentées par la rédaction. Maintenant que tout est disponible tout de suite, on a encore plus besoin d’un filtre. Idée saugrenue, peut-être. Pas plus que de monter un journal plutôt qu’un groupe.
Nous nous sommes tant aimés
« Les Inrocks » n’étaient pas seuls sur le créneau. En face, « Magic RPM » le concurrent est toujours là. Il a connu son rachat compliqué par un patron de gauche, et sa propre histoire. De lui aussi, je me suis éloigné. Nous nous sommes tant aimés, comme chez Scola. Nous ne vieillirons pas ensemble, comme chez Pialat. Beaucoup de lecteurs sont partis. Beaucoup de journalistes aussi, vers d’autres aventures, y compris vers le très conservateur « Figaro ». De 1992 au début des années 2010, j’ai beaucoup lu « Les Inrocks ». Quand le journal s’est relancé récemment par une nouvelle formule, j’ai acheté le numéro avec Nirvana en une. Pour voir. Canada Dry. Je n’y ai pas retrouvé ce qui m’avait embarqué à l’époque, et je n’ai pas acheté le suivant. Qui le lit aujourd’hui, chaque mois, en papier ? Qui va sur le site ? Je n’en sais rien.
Je referme le livre content de savoir comment ce journal s’est monté et comment il a traversé les époques. Il ne me donne pas envie de retourner sur le site ni de racheter le mensuel. Il me donne envie de continuer à lire Christophe Conte, qui fut, avec Jean-Daniel Beauvallet, l’une des plus belles plumes de la maison. Ça tombe bien : il écrit dans « Libé » et avec la même passion, le même sens de la formule. Parfois zélateur, parfois vachard, toujours dans cet « à côté » fertile. Et nous qui devons tant aux « Inrocks », on aurait pu faire un journal. On a fait un site.
★★★☆☆
