Bloody sunday

Bloody sunday
472 pages pour raconter une journée où presque rien ne se passe. Avec « Sunday », Olivier Schrauwen transforme l’ennui ordinaire en une formidable aventure intérieure.

Ça se passe le septième jour de la semaine, tiens, c’est marrant. Thibault attend sa petite amie, partie en voyage en Afrique. Du temps, il en a : lire, travailler, ranger l’appartement, donner des nouvelles à ses proches, il pourrait. Il y pense. Puis remet à plus tard, se laisse distraire par une autre idée, un souvenir embarrassant, une inquiétude dont il ne sait trop que faire. La journée avance, les heures s’étirent, et le voilà qui s’enfonce dans le territoire immense de ses propres pensées.

Voilà un sujet qui, résumé en quelques lignes, pourrait faire craindre l’épreuve d’endurance. Olivier Schrauwen en tire pourtant une bande dessinée captivante, où les 472 pages deviennent le terrain d’une expérience narrative assez vertigineuse. L’auteur flamand, déjà remarqué pour « Arsène Schrauwen », s’intéresse à ce qui se passe dans nos têtes lorsque le monde extérieur semble suspendu. L’action est minuscule, mais le cerveau, lui, ne connaît aucun repos.

Tout l’art du dessinateur consiste à faire cohabiter ce que Thibault pense et ce qu’il fait réellement. Les images racontent une journée domestique, ses gestes dérisoires, ses petits rituels. Les mots ouvrent des chemins de traverse, bifurquent, reviennent sur leurs pas. Une idée en entraîne une autre, un détail réveille un souvenir, une préoccupation insignifiante prend soudain des proportions démesurées. Schrauwen orchestre ces mouvements avec une précision graphique remarquable, jouant sur les couleurs, le découpage et les silences. La page devient un espace où plusieurs temporalités se croisent, où la réalité et son commentaire intérieur entretiennent une conversation souvent comique.

Petite fabrique mentale

Car Thibault est un spécimen particulièrement humain. Il s’observe, se juge, se raconte des histoires, se trouve des excuses. Ses préoccupations ont quelque chose de dérisoire, parfois de franchement embarrassant. On reconnaît pourtant cette petite fabrique mentale qui nous occupe lorsque nous sommes seuls, cette manière de transformer une journée sans événement en théâtre de nos inquiétudes et de nos désirs. Le personnage amuse autant qu’il met mal à l’aise : nous sommes invités à regarder par-dessus son épaule, avec la complicité un peu coupable de celui qui surprend une intimité.

La prouesse tient à cet équilibre entre la banalité du quotidien et l’inventivité de la forme. Schrauwen fait du temps perdu une matière narrative, de l’immobilité un mouvement, de la pensée un paysage. À mesure que les trajectoires des différents personnages se rapprochent, cette journée apparemment insignifiante acquiert sa propre tension. L’ordinaire cesse d’être un décor pour devenir un monde.

Lire « Sunday », c’est accepter de se perdre dans les détours d’un esprit qui ressemble peut-être un peu trop au nôtre. Une drôle d’aventure, sans grand départ ni destination spectaculaire, mais qui rappelle combien nos journées les plus vides peuvent être peuplées. Et combien la bande dessinée, lorsqu’elle s’empare pleinement de ses moyens, sait faire tenir un univers entier dans le mouvement d’une pensée.

★★★★☆

Olivier Schrauwen « Sunday », L’Association, 2026.

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Théo Delmas

Lecteur historique de "Midi Olympique" mais aussi de "Magic RPM" (Canal historique) et des Inrocks, Théo tient à rester discret sur sa vie privée. On respecte.

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