Fontaine, je boirai de ton eau
Elle a 87 ans. Elle n’a jamais rien fait comme les autres. Son compagnon et compositeur, Areski Belkacem, est mort en juin. Elle, elle continue. Retour sur cinq disques pour ne pas mourir conne. Et qui racontent un parcours sans équivalent.
Nom : Fontaine, Brigitte, toujours au fond des cafés. Née le 24 juin 1939 à Morlaix. Profession : plusieurs (chanteuse, poétesse, romancière, comédienne). On la dit inclassable. C’est vrai, mais c’est un peu court. Sa singularité tient aussi à un duo. Avec : Belkacem, Areski, né à Versailles en 1940, mort le 1er juin 2026 à Paris. On sait quoi sur lui ? Il a composé une grande partie de son répertoire pendant plus d’un demi-siècle. Elle écrit, il compose. On a quoi d’autre dans le dossier ?
« Comme à la radio » (1969)

Tout commence chez Saravah, le label de Pierre Barouh. C’est la première collaboration avec Areski. L’Art Ensemble of Chicago est de la partie. Le disque sort après une série de concerts donnés la même année. Le morceau-titre dure huit minutes. C’est une improvisation, mais tenue de bout en bout. Contrebasse à l’archet, cuivres dissonants, percussions éparses : chaque silence pèse. Fontaine y récite le monde comme un bulletin d’information détraqué. À sa sortie, le disque reste confidentiel. Il renaît plus tard grâce au Japon, où une tournée permet enfin sa distribution. Aujourd’hui, c’est un classique de l’underground. La réédition CD ajoute deux titres en duo avec Jacques Higelin, dont « Le Goudron ».
« L’Incendie » (1974)

Troisième album du couple, publié chez BYG. Il est enregistré au château d’Hérouville. Treize chansons, souvent moins de trois minutes. Areski joue guitare et percussions. L’ambiance est acoustique, dépouillée, teintée d’Orient. Le minimalisme n’empêche pas la colère. « Le 6 septembre » évoque Septembre noir en Jordanie. « Les Petites Madones » s’élève contre la peine de mort. « L’Engourdie » était destinée à Françoise Hardy, qui ne l’a jamais enregistrée. Ici, l’engagement passe sans slogan.
« Genre humain » (1995)

Les années 80 sont une traversée du désert. Le retour en force a lieu en 1995, avec le soutien d’Étienne Daho. La production est partagée entre Yann Cortella et Areski, Daho, Arnold Turboust et Les Valentins. Le disque marque sa renaissance et son retour au succès. Scratches, saxophone, bouzouki, boîtes à rythmes : le son est neuf. « Conne » sample la « Messe pour le temps présent » de Pierre Henry. La chanson attaque une société qui se comporte comme lui dictent les médias. Fontaine en profite pour réenregistrer « Comme à la radio ». La boucle est bouclée.
« Kékéland » (2001)

Elle s’y proclame reine des « kékés ». Le casting est vertigineux. Sonic Youth joue sur « Demie clocharde » et « Kékéland ». Noir Désir accompagne « Bis Baby boum boum ». Avec Matthieu Chedid, elle reprend « Y’a des zazous » en hommage au chanteur Andrex. Le saxophoniste Archie Shepp apporte aussi sa contribution. Elle écrit, fait rare, deux titres en anglais. Le résultat est hétéroclite, mais jamais tiède. Le disque devient disque d’or, avec plus de 130 000 exemplaires vendus. Une première pour elle. Ses passages che Fogiel, sont exactement comme devraient faire tout artiste en promo : être nature.
« Prohibition » (2009)

Elle fête ses 70 ans pendant l’enregistrement. Le disque est produit depuis Londres par le Gallois Ivor Guest, producteur du dernier Grace Jones. La musique reste signée Areski. Grace Jones prête sa voix à « Soufi ». Philippe Katerine est aussi convié. Fontaine le présente comme un disque rebelle. « Partir ou rester » réagit à la présidentielle de 2007. Le refrain du morceau-titre fait parler : comme Laure Adler, elle y brandit sa vieillesse comme une arme. Avant-jazz nerveux, électro dansante, rock sec : tout cohabite.
Son dernier album, « Pick up », est sorti en octobre 2024. En février 2026, elle est retournée en studio pour un nouveau disque. Depuis le 1er mai, Fip diffuse chaque nuit à minuit une de ses fulgurances poétiques. Le prochain album sera le premier sans Areski. On l’attend. Avec une certaine émotion.
