Les chemins de traverse de L’Affaire Louis’ Trio
Dans les années 80, alors que le rock français oscille entre la new wave synthétique et l’héritage post-Téléphone, L’Affaire Louis’ Trio apparaît comme un OVNI pop à l’élégance décalée.
Formé à Lyon par Hubert Mounier (alias Cleet Boris), son frère Vincent Mounier (alias Karl Niagara) et François Lebleu (alias Bronco Junior), le trio conjugue une écriture ciselée, un sens de l’ironie et une identité visuelle léchée, largement influencée par la bande dessinée et les années 50-60. Leur parcours, jalonné de succès mais aussi d’une constante remise en question artistique, a laissé des albums qui méritent d’être redécouverts. Retour sur cinq disques majeurs.
“Chic planète” (1987)

Premier coup d’éclat du groupe, “Chic planète” fait l’effet d’une météorite sur la scène française. Dans un paysage musical où la chanson française tente de s’émanciper de ses formats classiques, cet album propose un équilibre parfait entre pop sophistiquée, influences jazzy et une touche de second degré qui rappelle Souchon et Voulzy. L’énorme tube “Chic planète“, avec ses claviers aériens et son refrain ultra-catchy, devient instantanément une référence. Le titre “Tout mais pas ça”, plus enlevé, révèle leur talent pour l’humour fin et la mélodie irrésistible. Musicalement, le groupe puise dans une palette large : on sent du Steely Dan, du XTC, voire du Serge Gainsbourg période “Love on the Beat“. Les paroles, elles, oscillent entre légèreté et nostalgie, évoquant des thèmes comme l’évasion, la société de consommation et les amours contrariées. L’album est un succès critique et commercial, récompensé par une Victoire de la musique du groupe révélation en 1987.
“Le Retour de l’âge d’or” (1988)

Fort du succès de leur premier album, le trio prend tout le monde à contre-pied en livrant un disque plus ambitieux et varié. “Le Retour de l’âge d’or” explore un registre plus jazzy et orchestré, avec des arrangements sophistiqués qui rappellent Michel Legrand ou Burt Bacharach. Le groupe y affirme un ton plus mélancolique, notamment sur “Il pleut des cordes”, une ballade envoûtante aux accents de comédie musicale. Mais L’Affaire Louis’ Trio n’oublie pas son goût pour l’ironie et l’aventure : “Le Capitaine” est une ode aux explorateurs modernes, tandis que “Il y a ceux” livre un constat désenchanté sur la société avec une verve proche d’un Souchon. Si l’album ne connaît pas le même succès immédiat que son prédécesseur, il s’impose comme une œuvre dense et précieuse, témoignant du perfectionnisme du groupe.
“Sans légende” (1990)

Après avoir expérimenté avec le jazz et la pop orchestrale, L’ALT revient avec un album plus sombre et introspectif. Ce troisième album marque un tournant : les textes se font plus mélancoliques, la production plus subtile. “Chacun de son côté“, véritable bijou pop, parle d’une séparation avec une lucidité poignante. “Dans les bois” plonge dans un univers quasi onirique, tandis que “Le magicien d’os” flirte avec une noirceur inédite. L’album, moins accessible que les précédents, témoigne d’une ambition artistique grandissante, et les mélodies, bien que plus feutrées, restent d’une finesse remarquable. Hubert Mounier commence à y montrer son goût pour l’introspection, un élément qui deviendra clé dans ses futurs projets en solo.
“Mobilis in Mobile” (1993)

Le titre fait référence à la célèbre devise du Nautilus de Jules Verne : “Mobile dans l’élément mobile”. Ce quatrième album est sans doute le plus audacieux du groupe, à la fois conceptuel et immersif. Hubert Mounier, passionné de bande dessinée et de science-fiction, insuffle à cet opus une esthétique rétro-futuriste fascinante. Musicalement, L’Affaire Louis’ Trio adopte des sonorités plus modernes, incorporant des influences rock et électro sans renier son amour des orchestrations sophistiquées. “Vent d’Autan” est une ballade magnifique où la voix de Cleet Boris atteint une expressivité rare. “L’Homme aux mille vies”, entre new wave et chanson à texte, pourrait presque être du Jean-Michel Jarre avec des paroles. Si l’album ne rencontre pas le même succès que “Chic planète“, il demeure l’un des plus riches du trio, prouvant que L’ALT était un groupe en constante évolution.
“L’Homme aux mille vies” (1995)

Dernier album du groupe avant la séparation, c’est un album à la tonalité plus grave. Hubert Mounier y dévoile un côté plus intime, annonçant sa future carrière en solo. L’humour des débuts cède la place à une écriture plus directe, introspective. “Le Réveilleur“, sans doute l’une des plus belles chansons du groupe, évoque avec pudeur la nostalgie et le passage du temps. “Un homme ordinaire” dresse un autoportrait désenchanté, loin des personnages fantasques des débuts. Musicalement, l’album s’inscrit dans une continuité avec “Mobilis in Mobile“, mais en allant vers plus d’épure. Le groupe se sépare peu après, et Hubert Mounier entame une carrière solo sous son nom. Il publiera plusieurs albums, plus confidentiels mais toujours aussi soignés. Malheureusement, il décède brutalement en 2016, laissant derrière lui une œuvre unique dans la pop française.
L’Affaire Louis’ Trio est aujourd’hui un groupe culte, souvent cité pour son élégance pop et son univers décalé. Des artistes comme Benjamin Biolay, Katerine ou Juliette Armanet ont évoqué leur admiration pour la finesse d’écriture et l’audace musicale du trio. À une époque où la pop française tend à uniformiser ses sons, la réécoute de leurs albums rappelle qu’il existe encore des chemins singuliers à explorer.
