Boards of Canada, souvenirs d’un futur brûlé

Boards of Canada, souvenirs d’un futur brûlé
Trente ans de brumes, de bandes magnétiques fatiguées et de messages cachés. Avec « Inferno », sorti au printemps, les frères écossais signent leur chef-d’œuvre. Retour sur cinq albums qui ont hanté nos nuits.

On ne les voit jamais. Ils ne parlent presque pas. Pendant des années, ils n’ont répondu aux journalistes que par e-mail. Michael Sandison et Marcus Eoin sont frères. Ils vivent dans les collines des Pentlands, près d’Édimbourg. Leur nom vient du National Film Board of Canada, dont ils regardaient les documentaires, enfants. Tout est déjà là : l’enfance, l’archive, la pellicule qui jaunit. Après Twoism, autoproduit en 1995, la légende pouvait commencer.

« Music Has the Right to Children » (1998)

Le premier vrai album semble sorti des brumes. Celles des collines écossaises, ou celles de la mémoire. Sur la pochette, une famille en vacances, photo délavée, visages effacés. Des synthés qui tanguent comme une bande fatiguée. Des voix d’enfants venues d’un vieux documentaire. On croit se souvenir de quelque chose. On ne sait pas quoi.

« Geogaddi » (2002)

Vingt-trois titres, dont de courtes transitions. Une pochette en kaléidoscope, et une musique qui lui ressemble : des images déformées, dont on reconnaît quelques détails. Dans « The Devil Is in the Details », un cri revient. Un chat ? Un enfant ? À force, il glace le sang. Sur « Dawn Chorus », un autre cri : jouissance ou douleur ? Le groupe est pointilleux, et matheux. Des titres en forme d’équations, des fractales sonores. Le disque dure 66 minutes et 6 secondes. Le diable est bien dans les détails.

« The Campfire Headphase » (2005)

Les guitares arrivent. Le brouillard se lève un peu. Trois ans après le vertige de « Geogaddi », les frères ouvrent les fenêtres. C’est leur disque le plus lumineux, un feu de camp au crépuscule. Les guitares sont passées à l’envers, filtrées, vieillies comme une bande oubliée au soleil. On pense à un été des années 70, sur une route au bord de l’océan. « Chromakey Dreamcoat » réchauffe, « Peacock Tail » flotte. Certains fans l’ont trouvé trop sage. Ils ont tort : la douceur, chez eux, n’est jamais tout à fait rassurante. Le clip de « Dayvan Cowboy » le prouve. Il mêle le saut de Joseph Kittinger, lancé depuis la stratosphère à plus de 30 kilomètres d’altitude en 1960, à des images de surf sur des vagues géantes. La chute libre, et la vague. Le vide, et l’écume. Tout leur art.

« Tomorrow’s Harvest » (2013)

Huit ans de silence, puis une chasse au trésor. Un vinyle mystère glissé chez un disquaire new-yorkais, le jour du Record Store Day. Dessus, une suite de chiffres. D’autres codes surgissent à la radio, sur Internet. Les fans s’arrachent les cheveux, assemblent les morceaux, et tombent enfin sur l’annonce. L’écoute de lancement a lieu dans un parc aquatique abandonné, en plein désert de Mojave. Tout est dit. Le disque, lui, est un désert. Sombre, sec, inquiet. Sur la pochette, la silhouette floue de San Francisco, comme vue à travers la chaleur. Les synthés lorgnent vers les bandes originales de science-fiction des années 70 et 80. Les titres parlent de terre froide et de nouvelles semences. C’est la bande originale d’une fin du monde qui prend son temps. Avec le recul, c’était déjà l’antichambre d’« Inferno ».

« Inferno » (2026)

Treize ans d’attente. Des cassettes VHS envoyées par la poste aux fans, un premier titre baptisé « Tape 05 ». Puis dix-huit morceaux, sortis fin mai, juste avant un été de canicule et d’incendies. Le timing était parfait, presque trop. L’album est dantesque, c’est le cas de le dire. Les titres eux-mêmes tracent le chemin : de « Introit » jusqu’à « Naraka », l’enfer des traditions indiennes. « Prophecy at 1420 MHz » vise la fréquence de l’hydrogène, celle qu’écoutent les chercheurs de signaux extraterrestres. Après trente ans, Boards of Canada sort son meilleur disque. C’est rare. Raison de plus pour l’écouter, fenêtres ouvertes, quand la chaleur revient.

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Joseph Py

Lecteur du "Canard", du "Monde Diplo", Joseph aime Proudhon, Sonic Youth, le Picon au petit déjeuner, les surréalistes, et pousser des coups de gueule. C'est quelqu'un de curieux de plein de choses musicalement. Vous ne devineriez pas son âge. On dirait que ça tient en forme l'anarchisme !

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