L’État a-t-il une main gauche ?
En 1993, dans « La Misère du monde », Pierre Bourdieu distinguait deux mains de l’État : la droite, celle des finances et de l’ordre, et la gauche, celle des éducateurs, des travailleurs sociaux, des juges et des enseignants, ces fonctionnaires de terrain chargés de réparer ce que la première abîme. Dix ans après avoir ouvert Cannes, le film d’Emmanuelle Bercot filme cette main gauche à l’ouvrage, et rappelle qu’elle sait tenir un enfant à bout de bras.
L’État, on le croise d’ordinaire par sa main droite : le gyrophare et l’avis d’imposition. Celui qui vous arrête, celui qui vous ponctionne. « La Tête haute » filme l’autre, celle qu’on ne voit jamais au journal de 20 heures. Elle a le visage de Catherine Deneuve, qui prêta jadis ses traits à Marianne, et le hasard fait bien les choses : sa juge des enfants est la République en personne, taillée dans le marbre, qui laisse d’audience en audience apparaître les fissures.
Tout commence dans son bureau, où une mère abandonne son garçon de six ans comme un colis encombrant. Une décennie plus tard, Malony (Rod Paradot, révélation sans filtre couronnée d’un César) ne connaît qu’une grammaire, celle des poings. Il cogne les portes, les meubles, les adultes, et la caméra de Bercot reste à sa hauteur, sans le regarder de haut ni l’excuser.
Depuis « Les 400 coups », le cinéma français filme l’enfant que l’institution prend en charge, mais presque toujours pour dénoncer la machine qui broie. Bercot, coscénariste de « Polisse », fait le pari inverse, plus risqué : montrer une institution qui tient. Pas un appareil froid, une chaîne d’humains. Un éducateur (Benoît Magimel, à éclipses, souvent absent, toujours indispensable), des foyers, des ateliers, et ce travail que le cinéma montre rarement : expliquer, encore et toujours, ce qu’est une mesure, pourquoi ce placement, à quoi sert cet atelier. La justice des mineurs comme pédagogie de la patience.
Cette main-là ne se substitue pas à la famille, elle l’épaule. Sara Forestier joue une mère-enfant bouleversante, qui pose la tête sur le ventre de son fils comme sur celui d’un amant : les rôles sont inversés, le malaise est voulu. Le plus beau mouvement du film tient dans sa lente reconquête, quand elle reprend enfin le gamin qui l’insulte et répond quand il frappe. La victoire de l’institution, c’est le retour de la mère. Le père, lui, n’apparaît qu’une fois, et ce hors-champ pèse plus lourd que bien des présences. Reste Tess (Diane Rouxel), le premier lien que Malony n’a pas reçu d’office mais choisi, celui qui va le forcer à grandir.
On pourra trouver le dernier mouvement un peu trop confiant dans la rédemption. Mais Bercot ne prétend pas que Malony est sauvé. Elle montre qu’il est tenu. La prochaine fois qu’on maudira sa feuille d’impôts, on pourra penser à lui.
« La Tête haute » d’Emmanuelle Bercot, avec Rod Paradot, Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Sara Forestier, Diane Rouxel (2015).
Questions pour débattre
- La main gauche de l’État est-elle invisible parce qu’elle fonctionne, ou parce qu’on ne veut pas la voir ?
- Punir ou éduquer : faut-il choisir ? Depuis 2021, le Code de la justice pénale des mineurs a remplacé l’ordonnance de 1945 et accéléré les jugements. Malony aurait-il eu un autre parcours ?
- Comment l’institution peut-elle soutenir les parents sans les déposséder ?
- Que coûte un jeune comme Malony à la société, et que coûterait-il si personne ne s’en occupait ?
