La transformation selon Aaron Shaw

La transformation selon Aaron Shaw
Pour décrire cet album, Pitchfork a dit qu’il est recommandé si vous aimez « Ptah, the El Daoud, Mwandishi, la musique comme force de guérison, la théosophie, un jazz essentiellement organique avec de temps en temps un petit synthé qui fait des gribouillis, des interprétations de Chick Corea et de Kendrick Lamar ». On pourrait ajouter : les nuits brumeuses de Los Angeles, Alice Coltrane, les voyages intérieurs et cette idée, assez ancienne dans le jazz, que jouer de la musique revient parfois à tenter de remettre le monde en ordre.

À 30 ans à peine, Aaron Shaw n’est pourtant pas un débutant. Né et élevé à Ladera Heights, à Los Angeles, le saxophoniste et flûtiste s’est formé au Fernando Pullum Community Arts Center puis au Los Angeles County High School for the Arts, avant de devenir l’élève de Kamasi Washington. Il a depuis accompagné ou collaboré avec Herbie Hancock, Tyler, The Creator, Anderson .Paak, Mary J. Blige, Nightmares on Wax et Dave Chappelle, tout en travaillant régulièrement avec Carlos Niño. Il a également enseigné la théorie musicale à André 3000. Bref, le genre de CV qui ferait de « And So It Is » un premier album attendu comme la consécration logique d’un musicien déjà parfaitement installé dans la foisonnante galaxie jazz de Los Angeles.

Sauf que l’histoire en a décidé autrement. En 2023, Shaw est diagnostiqué d’une insuffisance médullaire. La maladie réduit notamment sa capacité à produire les globules rouges nécessaires au transport de l’oxygène, et avec elle sa capacité à souffler dans un saxophone comme avant. Il doit modifier sa posture, son embouchure, ses anches, sa manière même de concevoir le jeu. L’instrument qui devait être le prolongement naturel de son corps devient soudain un problème physique à résoudre.

C’est dans cet espace contraint que naît « And So It Is », sorti en février 2026 chez Leaving Records. Le titre, expression héritée de son enfance dans la musique religieuse, devient une sorte de mantra : ainsi soit-il. Pas vraiment une résignation, plutôt l’acceptation de ce qui est, et la possibilité de recommencer à partir de là. Avec Carlos Niño à la production et aux percussions, Shaw transforme donc ce qui aurait pu être un disque de retour en un disque de déplacement. Huit morceaux, 42 minutes, et une musique qui avance moins vers un but qu’elle ne cherche un nouvel équilibre.

Dès « Soul Journey », le programme est posé. Les saxophones superposés semblent chercher leur chemin dans une brume de harpe, de piano et de violoncelle. Puis le morceau trouve un groove, comme si le corps reprenait progressivement possession de lui-même. C’est l’une des grandes qualités de Shaw : même lorsqu’il s’aventure dans le jazz spirituel le plus cotonneux, il n’oublie jamais la pulsation. Son jazz peut regarder vers Alice Coltrane ou Pharoah Sanders, mais il garde les pieds sur terre. DownBeat souligne justement cette touche délicate qui distingue Shaw de la multitude de jeunes musiciens attirés par les chemins cosmiques de Sun Ra, Sanders ou Coltrane.

« Heart of a Phoenix », près de dix minutes, constitue le cœur battant du disque. Le ténor y flotte au-dessus des percussions de Niño, de la harpe de Merci B, du piano de Sam Reid, du violoncelle de Kiernan Wegler Lomeli et de la voix de Dwight Trible. Puis quelque chose se fissure : le morceau gagne en intensité, le saxophone devient plus urgent, comme si la contemplation ne suffisait plus. Chez Shaw, la spiritualité n’est jamais tout à fait abstraite. Elle passe par le souffle, donc par sa fragilité.

Et puis il y a « Windows to the Soul », reprise d’un thème de Chick Corea. C’est peut-être le morceau où l’on comprend le mieux ce que Shaw cherche à faire : ne pas rejouer le jazz spirituel des années 70, mais en récupérer l’idée de liberté pour la confronter à une sensibilité contemporaine. Le piano de Sam Reid danse autour du saxophone avec une grâce presque tactile. Plus loin, « Jubilant Voyage » assume franchement le versant psychédélique : flûte, synthétiseurs, voix, percussions et textures électroniques composent une sorte de rituel cosmique qui pourrait aussi bien venir d’un laboratoire de Sun Ra que d’un studio de Los Angeles en 2026.

Le disque est d’ailleurs traversé par cette tension entre l’organique et l’électronique. « The Path to Clarity » superpose les percussions, les souffles, les bruits et les nappes synthétiques ; « Echoes of the Heart » plonge au contraire dans une mélancolie presque cinématographique, avec ses réverbérations et son alto-flûte solitaire. Pitchfork y entendait quelque chose du Twin Peaks d’Angelo Badalamenti : une comparaison qui dit bien cette façon qu’a Shaw de faire surgir l’inquiétude au milieu de la douceur.

Et pour finir, Shaw s’attaque à Kendrick Lamar et Flying Lotus. « Never Catch Me Out of Alignment » reprend l’esprit de « Never Catch Me », mais en ralentit radicalement le mouvement. Là où l’original courait vers la mort, Shaw avance à pas mesurés. Dwight Trible chante, le piano respire, le saxophone cherche sa place. Ce n’est plus vraiment une reprise : plutôt une méditation sur ce que devient une chanson lorsqu’on la regarde depuis un autre endroit de l’existence.

Il faut pourtant se garder de réduire « And So It Is » à son histoire. Ce serait la pire manière de l’écouter. Car le disque tient d’abord par ses qualités musicales : la beauté du son, la délicatesse des arrangements, la manière dont Shaw laisse ses partenaires exister autour de lui. Carlos Niño, en particulier, apporte cette science très californienne des textures et des espaces qui relie le jazz spirituel à l’ambient, au hip-hop expérimental et aux musiques new age sans jamais vraiment appartenir à aucun de ces mondes.

Tout n’est pas également convaincant. Certains passages de « The Path to Clarity » ou de « Jubilant Voyage » peuvent donner l’impression que la quête spirituelle prend le dessus sur la composition, et que le disque se perd parfois dans ses propres volutes. Mais lorsque Shaw revient au saxophone, au piano, à la voix et au silence, quelque chose se passe. Une musique qui aurait pu être démonstrative devient intime.

« And So It Is » est finalement moins un album sur la maladie qu’un album sur la transformation. Shaw avait appris à jouer d’une certaine manière ; il a dû réapprendre à respirer, donc à jouer. De cette contrainte naît une musique qui ne cherche ni la performance ni la virtuosité, mais une forme de présence. Un jazz spirituel, oui, mais débarrassé de tout folklore mystique : ici, la transcendance commence simplement par le fait de pouvoir encore souffler dans un saxophone.

★★★★★

Aaron Shaw « And so it is », Leaving Records, 2026

PartagerFacebookXWhatsAppE-mail

Vous avez aimé cet article ?

Recevez chaque mois les dernières chroniques d'A‑C‑I‑D Magazine

Jean-Marc Grosdemouge

J-Marc Grosdemouge

Né en 1975 à Belfort, Jean-Marc Grosdemouge fait de la radio depuis l'âge de 13 ans : radios associatives en Franche-Comté, puis RTL, où il a été chroniqueur régulier de « On en parlera demain », et France Inter pour « Les Nuits de l'été ». Titulaire d'une maîtrise d'histoire contemporaine consacrée à la radio, il a aussi été enquêteur pour l'émission Capital. Ancien rédacteur en chef de M-la-Music.net, il a fondé A-C-I-D Magazine en 2017.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *