Peut-on dire je t’aime avec une caméra ?
Deux films, une même histoire : un cinéaste célèbre veut faire jouer sa fille, qu’il a négligée. Chez Joachim Trier, le tournage rapproche. Chez Rodrigo Sorogoyen, il blesse encore. Art et famille : faut-il vraiment jouer avec le feu ?
Il arrive que deux films se répondent sans s’être concertés. Valeur sentimentale de Joachim Trier, Grand Prix à Cannes en 2025, et L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen, en compétition un an plus tard, racontent au départ la même histoire. Un réalisateur adulé, vieillissant, revient tourner un film important. Il en offre le rôle principal à sa fille, actrice, qu’il a laissée de côté pendant des années. Le scénario du film dans le film devient le seul endroit où ces deux-là peuvent encore se parler. La famille, c’est compliqué. L’art, c’est compliqué. Mélanger les deux, n’est-ce pas jouer avec le feu ? Les deux cinéastes répondent à l’opposé.
Pour : quand la fiction dit ce que la parole ne peut pas dire
Chez Trier, Gustav Borg (Stellan Skarsgård) est un père absent, égoïste, maladroit. Sa fille Nora (Renate Reinsve) refuse d’abord le rôle, et c’est une star américaine qui le récupère. Le film s’ouvre d’ailleurs sur le trac de Nora avant d’entrer en scène : la peur d’être regardée, jugée. On comprend vite par qui.
Et puis il y a la dernière scène. Je l’ai vue deux fois, comme le film entier, ce qui m’arrive rarement. Nora, qui a fait une tentative de suicide, joue finalement un suicide. Le plan-séquence est magistral. La maison familiale, celle où tout s’est noué, n’est pas la vraie : elle a été reconstruite en studio. Et ça a du sens. On ne peut pas réparer la vraie maison, mais on peut la reconstruire pour enfin la regarder en face. La fiction donne la bonne distance. Puis vient l’échange de regards entre le père et la fille, qui dit tout ce que les dialogues n’avaient pas su dire.
Et par-dessus, « Cannock Chase » de Labi Siffre. Une chanson où il est question de continuer coûte que coûte, et tant pis si le succès ne vient pas : on se sera bien marré. Le choix n’a rien d’anodin. C’est le credo de Gustav, artiste vieillissant qui joue peut-être son dernier film. Mais c’est aussi une leçon pour la relation père-fille : on ne sait pas si ça marchera entre eux, on essaie quand même. Le résultat compte moins que le geste.
Dans « Valeur sentimentale », le film est un geste d’amour. Gustav aime mal, mais il aime, et son œuvre devient le seul langage qu’il maîtrise pour le dire. La caméra répare.
Contre : quand le tournage prolonge l’emprise
Sorogoyen, lui, n’y croit pas. « L’Être aimé » s’ouvre sur une longue scène au restaurant, filmée presque en temps réel. Un homme célèbre et plus âgé, Esteban Martínez (Javier Bardem), face à une jeune actrice inconnue, Emilia (Victoria Luengo). Il a tout le pouvoir, elle écoute. On croit assister à une audition, voire à une scène d’emprise. Puis on apprend qu’elle est sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. Tout est recoloré d’un coup, mais le malaise ne disparaît pas : le rapport de force reste le même. Le temps réel nous enferme à table avec elle. Pas de coupe, pas d’issue.
L’autre grande scène est elle aussi un repas. Sur le tournage, une scène en extérieur autour d’une soupe : les acteurs ne sont pas concentrés, un fou rire éclate. Esteban part en vrille, s’énerve, devient ultra directif. Un fou rire, c’est ce qui échappe, la vie qui déborde du cadre. Et c’est précisément ce que cet homme ne supporte pas. Il ne sait être en relation qu’en contrôlant. Diriger, c’est sa manière d’aimer, et c’est aussi ce qui l’empêche d’aimer. Le repas qu’ils n’ont jamais partagé dans la vraie vie, il le met en scène, et c’est là que la violence ressurgit.
Le titre lui-même est ambigu. L’être aimé, on pense à la fille. Mais celui qui a été aimé toute sa vie, c’est lui : le maître applaudi partout. Le seul amour qui lui manque, c’est celui de sa fille, et c’est le seul qu’il ne peut pas obtenir en dirigeant.
Celui qui a compris, celui qui n’a pas encore compris
Pourtant, les deux pères ne sont pas si différents. Tous deux ont été absents, tous deux n’ont que le cinéma pour parler. Ce qui les sépare, c’est le moment où on les rencontre. Gustav a compris. Il ne revient pas pour briller une dernière fois, il revient pour reconstruire. Et le film le dit littéralement : à la fin, il fait reconstruire la maison en décor. Ce qui avait été détruit dans la vie, il le rebâtit dans la fiction, planche par planche, pour que sa fille puisse y entrer à nouveau. Esteban, lui, n’a pas encore compris. Il croit encore que le pouvoir du metteur en scène peut tenir lieu d’amour. Alors il fout la pagaille dans son équipe, il crie, il contrôle, il abîme ce qu’il prétend construire. Il est là où Gustav était peut-être vingt ans plus tôt.
Vus ensemble, les deux films ne s’opposent plus vraiment : ils racontent deux étapes d’un même chemin. Reste à savoir si tous les pères le font jusqu’au bout.
Le feu, dans la vraie vie
La question ne se pose pas qu’au cinéma de fiction. Francis Ford Coppola a fait jouer sa fille Sofia dans « Le Parrain III » : la critique l’a descendue, et elle est pourtant devenue une grande cinéaste. Serge Gainsbourg a enregistré « Lemon Incest » avec Charlotte, puis l’a dirigée dans « Charlotte for Ever » : chef-d’œuvre trouble pour les uns, malaise durable pour les autres. Bergman, que Trier revendique, a nourri son œuvre de sa vie de famille, et certains de ses enfants ont ensuite écrit sur lui. Dans la musique, Murry Wilson a été le père et le manager tyrannique de ses fils Beach Boys : là, l’art familial devient une machine à broyer.
Au fond, le danger n’est peut-être pas de mélanger l’art et la famille. C’est de savoir qui tient la caméra. Dans les deux films, c’est le père qui cadre, qui dirige, qui raconte. La fille est d’abord un matériau. Le feu brûle, oui, mais il éclaire aussi : tout dépend de qui l’allume, et pour qui.
Et vous ?
Trier croit au pouvoir réparateur de la fiction. Sorogoyen rappelle qu’on peut aimer quelqu’un et lui faire du mal en même temps. Aimer quelqu’un ne veut pas dire lui faire du bien.
Alors à vous de jouer :
- Quel film, quel disque, quel livre vous semble avoir franchi la ligne entre l’art et la famille ? Et lequel, au contraire, vous a convaincu qu’une famille pouvait se réparer par l’art ?
- Croyez-vous qu’un Esteban puisse devenir un Gustav ? Ou certains pères ne comprennent-ils jamais ?
- Si vous étiez Nora ou Emilia, auriez-vous accepté le rôle ?
- Faut-il séparer l’œuvre de l’artiste quand l’artiste est aussi le père ?
- Et vous, avez-vous déjà dit quelque chose à un proche par une chanson, une lettre, un texte, faute de savoir le dire en face ?
Le débat est ouvert en commentaire.
