Honneur aux vaincus
Paco Cerdà suit pendant dix jours le cercueil de José Antonio Primo de Rivera, déterré par ses admirateurs phalangistes, et offre un tombeau à ceux que le franquisme a fait taire. Un livre majeur : le fascisme, lui aussi, est présent en 2026.
La guerre d’Espagne est partout en cette rentrée. Arturo Pérez-Reverte plonge dans la bataille de l’Èbre avec « Ligne de feu » (Gallimard), et Albin Michel republie « L’Exil des républicains espagnols en France », de Geneviève Dreyfus-Armand (1999), reste une référence. Il est temps de se plonger aussi dans un livre sorti ce printemps : « Présents ». Paco Cerdà y remet à l’honneur un genre littéraire : le tombeau. L’écriture est virtuose. On suit pendant dix jours la marche funèbre du cercueil de José Antonio Primo de Rivera, entre Alicante, où le fils du général dictateur, créateur de la Phalange est mort en 1936 à l’âge de 33 ans, et l’Escurial. Plusieurs centaines de kilomètres, et le crr crr des bottes de ceux qui portent le cercueil sur leurs épaules.
La mort qui vit
La première page donne le ton. Dans la pénombre, le « fondateur », le « prophète », le « martyr », « l’éternel César », la « mort qui vit ». Une litanie de surnoms pompeux, et lui, présent, otage de ses lauriers. Présent, parce qu’on l’a déterré pour lui faire traverser l’Espagne sur les épaules des phalangistes, qui marchent à pied pendant des centaines de kilomètres. Et présent, je le crois, parce que le fascisme l’est aussi en 2026. C’est le cœur de ce livre, et la raison pour laquelle il est majeur.
Car en parallèle, Cerdà suit des républicains qui ont souffert du franquisme. C’est un livre de morts : aucun dialogue, aucune bouche de Républicain ne s’ouvre. Pas de guillemets pour les victimes, dont on lit en revanche les lettres. Les fascistes eux répondent « présent » au nom de José Antonio. Eux ne parlent pas, car parler c’est proposer un dialogue. En revanche, ils crient. Ils imposent. Et ni Cerdà ni nous n’aimons ces cris, il y en a donc extrêmement peu. Seul Franco, dans les dernières phrases, prend la parole devant le cercueil, comme s’il était assez puissant pour être le seul autorisé à prononcer des mots dans ce livre. L’écriture épouse ce silence : des phrases très courtes, souvent sans verbe. Minérales, ciselées. Peu de mots mais beaucoup de force.
Le pluriel du titre dit le geste du roman. Cerdà offre autant de tombeaux littéraires à ces hommes et ces femmes simples, qui se sont battus par des écrits, des journaux, des actions, avant d’être enfermés, fusillés. Il donne noms, prénoms, faits, avec une méticulosité jamais pesante. Les fascistes ont soigné chaque détail de la translation des restes de leur chef, Cerdà soigne les siens pour ceux que la mémoire a oubliés : presque aucun n’a de fiche Wikipédia de ce côté-ci des Pyrénées. Là où l’on disait « malheur aux vaincus », Cerdà écrit pour faire honneur aux vaincus.
Et chez nous, quand dénapoléonise-t-on ?
Le corps de José Antonio, lui, n’a cessé de voyager : enterré à Alicante, transféré à l’Escurial, puis à la vallée de Los Caídos, il en a été retiré en 2023 pour rejoindre un cimetière de Madrid, auprès de la famille. On pense aux cendres de Napoléon rapatriées de Sainte-Hélène, ou au cercueil du duc de Reichstadt ramené de Vienne sous le régime de Vichy, au Duce déterré par ses chemises noires. Les Espagnols ont sorti Franco, puis José Antonio, de la vallée, appelée à devenir un lieu de mémoire et non un sanctuaire fasciste. En France, personne n’a commencé à dénapoléoniser les rues. Je pense que ce serait un vrai enjeu d’arrêter de rendre hommage à Napoléon, qui s’est d’ailleurs cassé les dents sur l’Espagne, de débaptiser les rues liées aux maréchaux d’Empire, etc. Quand les Gilets Jaunes ont détruit l’Arc de Triomphe, l’officialité médiatique y a vu un acte gratuit.
Mais dans son excellente série sur Blast « L’empire n’a jamais pris fin », Pacôme Thiellement a des arguments à faire valoir. Ladite série vient de finir avec un épisode nommé « Macron… explosion ». On peut aussi relire Miguel de Unamuno, philosophe qui a réfuté le slogan « viva la muerte ». Cerdà, lui, a déjà fait sa part : il a rendu leurs noms à ceux qu’on avait réduits au silence.
★★★★★
