La France retrouve l’Amérique (et elle a l’accent du Bayou)
Le jazz n’est pas né dans un salon, mais d’un brassage. Au 360, la Louisiane le rappelle en images, en contes et en chansons, avec des cours de cuisine en prime. Trop riche pour tout goûter, on a laissé les bons temps rouler.
Hasard rigolo : le dernier numéro de « L’Histoire » met en couverture la guerre de Sept Ans, ou comment la France a perdu l’Amérique. Le temps d’un week-end, elle la retrouve. La Louisiane a fait le déplacement, à l’initiative du New Orleans Jazz Museum et de son directeur, batteur de son état (forcément, ça swingue dès la logistique). Trois jours d’installation au 360. Le quartier n’a pas été tiré au sort. Dès la sortie du métro, la Nouvelle-Orléans est dans l’air, version Afrique : on vend à manger, on palabre, on propose des tresses. Le trajet jusqu’à la salle fait office de hors-d’œuvre. Au programme samedi, une journée en crescendo : un film, une masterclass; puis le bouquet final avec Robin Barnes.
Ouverture dans le noir avec « Tukki, From the Roots to the Bayou ». Tukki, en wolof, c’est le voyage, et le film ne ment pas sur la marchandise. Il suit Alune Wade, bassiste et chanteur sénégalais, et remonte le fil des racines africaines du jazz : Congo Square à la Nouvelle-Orléans, l’île de Gorée au Sénégal, Lagos, où Femi Kuti (le fils de Fela, oui) raconte sa part du récit, et Marcus Miller qui apporte son témoignage. Le triangle est tracé, et il rappelle d’où ça vient : de la traite atlantique, de ces Européens partis acheter des esclaves noirs en Afrique pour les revendre en Amérique. Elle est le point de départ d’un brassage immense, et c’est de lui que le jazz est sorti. Devant l’écran, impossible de ne pas penser à Buena Vista Social Club. Nick Gold voulait à l’origine y faire se rencontrer musiciens africains et cubains, mais les Africains n’ont jamais pu faire le voyage (passeports, ou autre chose, on ne sait pas trop). Tukki donne le vertige rétrospectif : et si ce disque-là avait existé ? On sort avec une envie pressante de plonger dans la discographie d’Alune Wade, absent du festival mais qui, paraît-il, joue régulièrement dans le coin.
Deuxième marche : la masterclass de Greyhawk Perkins. Américain de Louisiane, parents issus de deux nations indiennes, les Choctaw et les Houma. Sa façon de compter ? Donner un caractère à chaque animal. Chez lui, compter, c’est du casting. Il raconte un conte de papillon, tout en délicatesse, puis un autre avec l’opossum et le raton laveur, duo de comédie qu’aucun scénariste de sitcom n’aurait osé. Chapeau à la traductrice du jour, qui assure le français-anglais alors que ce n’est pas du tout son métier : ni attachée de presse de l’auteur, ni du festival, juste quelqu’un qui passait par là. « Tiens, tu voudrais bien ? » Elle a voulu bien. C’est ça, l’esprit Nouvelle-Orléans. Ensuite, tout le monde s’est mis à écrire sur une feuille un petit conte animalier, puis à le lire à voix haute. Greyhawk Perkins a adoré. Il nous a aussi parlé des cultures amérindiennes, un filon à creuser sérieusement.
Direction la cantine : un verre, un po’boy, des odeurs de cuisine qui flottent pendant l’attente. La Nouvelle-Orléans ne livre pas que du « livresque » (les guillemets sont de rigueur), elle livre aussi l’estomac. Il y avait même des cours de cuisine, et le programme était si riche qu’on n’a pas tout testé. On a laissé les bons temps rouler. Retour dans le hall, jusque-là plutôt désert, et surprise : il est plein. Fleurs de lys, couleurs des Saints, toute une communauté néo-orléanaise de Paris qui n’allait pas rater ça. La diaspora existe, et elle est équipée.
Puis c’est l »heure du concert : NOLA French Connection accompagne Robin Barnes, qui apparait robe fourreau de velours rouge ocre. Et un grand sourire d’une oreille à l’autre du premier au dernier morceau. Elle pose les règles dès l’entrée : quand je demande « are you feeling good ? », vous répondez « we feel great ». Pas de débat. C’est sa manière de tenir la température, et ça tient. Elle attaque avec « Mardi Gras in New Orleans » de Professor Longhair, enchaîne sur « Tell It Like It Is » d’Aaron Neville et « I’m Walking » de Fats Domino, glisse plus tard un détour par les Bee Gees à la sauce jazz (très sympa, vraiment), puis n’oublie pas la tradition avec « When the Saints Go Marching In » et des « wo dat ? » scandés par la salle, même s’il est loin, très loin le Superdome. Du jazz Nouvelle-Orléans, mais remis à neuf. Elle n’oublie pas la petite fille qu’elle a été : « What a wonderful world » de Satchmo est la première chanson qu’elle a interprétée enfant dans son école de chant. Elle n’oublie pas non plus sa fille, restée à NOLA, pour qui elle a composé une berceuse créole. Les dents et au lit ? Robin termine en envoyant ses musiciens dans la fosse puis les suit. On est parti rejoindre Morphée, mais on se doute que jusque tard dans la nuit, les verres de Sazerac ont coulé à volonté.
