Le calme trompeur de l’après-guerre
Avec « Les Maisons parachutées », Didier Daeninckx remonte le temps jusqu’à une France provinciale du début des années 50 où les morts de la guerre ne sont pas encore tout à fait morts. Une enquête lente, précise, qui se savoure chapitre après chapitre et dont le titre ne révèle son sens qu’à la dernière page.
En 1952, à Nevers, le temps semble avoir ralenti. On s’écrit, on se croise dans la rue, au bar, on se reçoit chez soi pour prendre un café. Pas d’Internet, pas de téléphone portable. Peu de gens ont le téléphone à la maison, et il faut passer par une opératrice pour avoir son correspondant. Il n’est pas question de cette urgence permanente qui nous donne aujourd’hui l’impression que tout doit circuler immédiatement. Les informations passent de bouche à oreille, les courriers prennent leur temps, les gens se connaissent ou croient se connaître.
C’est dans ces terres nivernaises apparemment tranquilles que Didier Daeninckx installe son enquête. Trois cadavres sont retrouvés sur un chantier de reconstruction et l’inspecteur Philippe Orbec commence à remonter un fil qui va bientôt dépasser largement les frontières du Nivernais. L’enquête le conduira vers la Normandie, la région parisienne et sa banlieue rouge, mais aussi beaucoup plus loin, jusqu’à Redl-Zipf, une annexe du camp de Mauthausen.
Une France qui n’en a pas fini avec la guerre
Le charme du livre tient d’abord à ce rythme. Il faut accepter de ne pas dévorer Les Maisons parachutées. Un ou deux chapitres par jour pourraient presque suffire. Le roman demande qu’on s’installe, qu’on regarde les personnages se croiser, qu’on écoute les conversations, qu’on laisse les informations arriver à leur rythme. Cette lenteur n’est pas un défaut de l’enquête. Elle est son atmosphère, comme il faut accepter de lire lentement « Les Voyageurs de l’impériale » d’Aragon, qui nous replonge, lui, dans la période 1870-1914..

Derrière le calme apparent de cette France qui reconstruit ses maisons, ses routes et ses habitudes, Daeninckx fait progressivement remonter les cicatrices de l’après-guerre. Les résistances derrière La Résistance, les règlements de comptes, les compromissions, les silences et les fortunes qui se sont constituées dans les marges de la Libération affleurent peu à peu. Plusieurs éléments historiques au cœur du récit sont directement documentés, notamment l’Opération Bernhard et la fabrication de faux billets par des déportés.
Cette manière d’explorer les zones grises de l’Histoire fera plaisir aux amateurs de feue l’émission « Rendez-vous avec X » de Patrick Pesnot sur France Inter, qui aimait lui aussi aller chercher dans les marges, les angles morts et les dossiers moins connus du récit officiel. Mais Daeninckx ne fait pas un livre d’histoire déguisé en roman policier. Il utilise l’enquête pour faire sentir comment l’Histoire continue de vivre dans les existences ordinaires. On pense aussi à « Uranus » de Marcel Aymé. Même village, même après-guerre, même impression d’une communauté qui tente de retrouver une normalité alors que les rancœurs, les lâchetés et les blessures sont encore partout. Chez Daeninckx comme chez Aymé, la Libération n’a pas suffi à remettre les compteurs à zéro.
Prendre le temps
C’est peut-être ce qui rend le livre attachant malgré une intrigue qui refuse les accélérations artificielles. On avance de Nevers vers d’autres territoires, on suit les pistes, on rencontre des personnages, on comprend peu à peu que les trois morts du début appartiennent à une histoire beaucoup plus vaste. Et l’on comprend aussi que le véritable sujet du roman n’est pas seulement de savoir qui a tué qui. C’est de comprendre ce qui s’est passé non pas lors de l’épuration, mais encore après, dans une France qui prétend déjà être passée à autre chose. Le titre, lui, garde son secret jusqu’au bout. Il faut attendre la dernière page pour comprendre ce que sont ces « maisons parachutées ». La révélation arrive alors avec une force particulière, précisément parce que Daeninckx a pris tout le temps nécessaire pour nous faire entrer dans ce monde avant de nous donner la clé.
« Les Maisons parachutées » est de ces romans qu’il serait dommage de lire trop vite. Un ou deux chapitres par jour, peut-être, pour laisser l’enquête avancer à son rythme, suivre ses détours entre Nevers, la Normandie et la banlieue parisienne, regarder les personnages se croiser, s’écrire, se parler autour d’un café. Daeninckx ne cherche pas à reproduire artificiellement la lenteur d’une époque : il nous en fait éprouver le rythme. Et lorsque la dernière page vient enfin éclairer le titre, on comprend que cette lenteur était aussi une manière de faire remonter l’Histoire à la surface. Le titre, lui, garde son secret jusqu’au bout. Il faut attendre la dernière page pour comprendre ce que sont ces « maisons parachutées ». La révélation arrive alors avec une force particulière, parce qu’elle vient donner un autre sens à tout ce que l’on a suivi jusque-là.
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