Gregor, les éclairs et… les pigeons
Avec Gregor, Jean Echenoz s’inspire très librement de Nikola Tesla pour raconter un homme dévoré par ses inventions, qui semble progressivement se retirer du monde. Un roman tendre et légèrement acide sur l’obsession, le génie qui ne rapporte pas forcément d’argent et les pigeons.
Gregor est un drôle de personnage. Arrivé d’Europe de l’Est à New York, il passe son existence à chercher, inventer, expérimenter, comme si le monde extérieur n’avait finalement d’intérêt que lorsqu’il peut devenir l’objet d’une nouvelle expérience. Il ressemble parfois à un chat noir qui traînerait dans les rues de New York sans vraiment savoir où aller, avec quelque chose du Llewyn Davis des frères Coen, moins musicien que savant, moins occupé à chercher sa place qu’à oublier qu’il pourrait en avoir une. Chez lui, l’obsession tient lieu de vie sociale, et même le désir semble avoir progressivement disparu du paysage. Il reste les machines, les éclairs et, plus étonnamment, les pigeons dont il devient l’ami.
Un Tesla nommé Gregor
Le personnage est évidemment très inspiré de Nikola Tesla, mais Echenoz ne cherche jamais à reconstituer fidèlement sa vie. « Des éclairs » est une fiction, et le romancier prélève dans l’existence de Tesla ce qui l’intéresse pour fabriquer son personnage : les inventions, les rivalités, les rapports compliqués avec l’argent et les industriels, mais aussi cette solitude croissante d’un homme tellement absorbé par ses idées qu’il paraît presque étranger au monde dans lequel elles doivent pourtant prendre forme. Cette manière de partir du réel pour fabriquer une vie imaginaire m’a fait penser à « The Brutalist », qui construit lui aussi un personnage fictif venu d’Europe de l’Est à partir de figures réelles de l’architecture. Dans les deux cas, la liberté prise avec la biographie permet paradoxalement de mieux faire apparaître une vérité humaine.
Car « Des éclairs » est peut-être moins un roman sur le génie qu’un roman sur l’obsession. Gregor ne cherche pas vraiment à vivre mieux, ni même à être heureux : il cherche. Encore et toujours. Cette obstination pourrait rendre le personnage antipathique, mais Echenoz lui conserve quelque chose de profondément émouvant. Son écriture est à la fois tendre et légèrement acide, suffisamment distante pour éviter le pathos, suffisamment attentive pour que l’on finisse par éprouver de la peine pour cet homme qui se coupe du monde à mesure qu’il comprend mieux ses machines. Même son absence de désir sexuel, qui pourrait sembler anecdotique, participe à cette impression d’un homme qui a déplacé toute son énergie vers un seul endroit et laissé le reste de son existence s’éteindre doucement.
Quand les autres encaissent
Et puis il y a l’argent. Ceux qui ont les idées ne sont pas nécessairement ceux qui en profitent. Gregor invente, d’autres comprennent comment transformer ses découvertes en affaires, et lui retourne à ses recherches. Cela m’a ramenée à « L’Or » de Blaise Cendrars, autre histoire d’un homme qui découvre quelque chose dont il ne maîtrisera jamais vraiment les conséquences. Dans les deux livres, le talent, l’intelligence ou la découverte ne suffisent pas : dès que l’invention rencontre le commerce, d’autres règles apparaissent. Le génie peut même devenir une faiblesse lorsqu’il ne sait pas se défendre contre ceux qui savent, eux, compter.
Echenoz aurait pu faire de Tesla un héros tragique, victime de son époque et dépossédé par des hommes moins brillants que lui. Il choisit quelque chose de plus discret et de plus cruel : Gregor continue d’avancer, presque indifférent à ce qu’il pourrait perdre, comme si son véritable problème n’était pas de ne pas réussir mais de ne pas savoir faire autre chose que chercher. À la fin, il reste les éclairs, les inventions, une solitude immense et quelques pigeons. Ce n’est peut-être pas la vie qu’il avait imaginée. Mais c’est peut-être la seule qu’il savait vivre.
★★★★☆
Jean Echenoz « Des éclairs », Editions de Minuit, 2017.
