Le français fout le camp depuis 1601

Le français fout le camp depuis 1601
Chaque génération a son refrain : les jeunes massacrent la langue, le « ne » a disparu, on parle comme on tape un SMS, et tout ça finira mal. On l’entend au comptoir, en salle des profs, sur les plateaux. Bernard Cerquiglini, linguiste et malicieux, vient de sortir dans « L’Histoire » de novembre une pièce à conviction qui devrait faire tousser les déclinistes : le futur Louis XIII parlait comme Zazie. Pas la chanteuse, celle du métro.

Le point de départ, c’est Queneau, mort il y a cinquante ans. L’homme de « Zazie dans le métro » avait lu les linguistes de son temps, ceux qui osaient décrire le français tel qu’on le parle et pas tel qu’on l’enseigne. L’un d’eux s’amusait à imaginer un grammairien venu d’ailleurs qui conjuguerait « aimer » à l’oreille, en un seul bloc de sons ; un autre jugeait que nos phrases orales ressemblent plus à une langue amérindienne qu’à la prose des salons. Queneau en tirait une conviction : il existe deux français, celui de l’école, en train de se momifier, et un « néo-français » bien vivant, promis à lui succéder. Zazie devait en être le premier monument. Il n’y en eut pas de second. En 1970, Queneau constatait l’échec et accusait la télévision d’avoir remis du français propre dans tous les salons.

Et « mon cul » c’est du royal ?

C’est là que Cerquiglini sort son joker : le journal de Jean Héroard, médecin chargé du petit Dauphin à Saint-Germain-en-Laye. Un maniaque magnifique, qui a tout noté sur l’enfant, les repas comme le reste, et surtout ses paroles, transcrites telles qu’il les entendait, de la naissance à neuf ans. Six cents pages de babil royal. On y trouve un gosse qui avale le « ne », dit « i » pour « ils », colle des « que » à tout faire, empile les sujets en tête de phrase et glisse des « mon cul » jusque dans ses câlins à sa nourrice. Un fils d’Henri IV qui cause comme une gamine de la Libération montée à Paris pour voir le métro.

Le plus drôle reste la fin de l’histoire : une fois sur le trône, Louis se met au beau langage. La norme l’a rattrapé, comme elle rattrape tout le monde. D’où l’hypothèse de Cerquiglini, qui dépasse de loin l’anecdote : il n’y a pas de fossé qui se creuserait entre l’oral et l’écrit, pas de déclin récent. La langue a toujours eu ses façons spontanées, et chaque époque fabrique par-dessus son français « correct ». Queneau avait raison sur le fond, tort sur l’avenir.

Je lis ça comme on retrouve une vieille photo de famille où le grand-oncle tellement comme-il-faut fait des grimaces. Les puristes qui pleurent sur le parler des cités ou des réseaux pleurent en réalité sur un roi de France. Mon conseil : lire l’article, puis tendre l’oreille dans le RER. Vous y entendrez parler Louis XIII.

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Jean-Marc Grosdemouge

J-Marc Grosdemouge

Né en 1975 à Belfort, Jean-Marc fait de la radio depuis l'âge de 13 ans : radios associatives en Franche-Comté, puis RTL, où il a été chroniqueur régulier de « On en parlera demain », et France Inter pour « Les Nuits de l'été ». Titulaire d'une maîtrise d'histoire contemporaine consacrée à la radio, il a aussi été enquêteur pour l'émission Capital. Ancien rédacteur en chef de M-la-Music.net, il a fondé A-C-I-D Magazine en 2017.

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