En mode avion
Dans « Rien à foutre », Emmanuel Marre et Julie Lecoustre envoient Adèle Exarchopoulos en cabine d’une compagnie low cost. Le rêve d’hôtesse de l’air s’y dégonfle à chaque vol, et le film décolle justement parce qu’il refuse tout glamour.
Cassandre a 26 ans et le sourire réglementaire. Hôtesse chez Wing, compagnie à bas prix, elle enchaîne les rotations, vend des sandwichs et des parfums entre deux annonces de sécurité, et vise des primes à la performance. Le métier de rêve des magazines tient ici du travail à la chaîne, version altitude.
Sa vie est en pointillé : atterrir dans une capitale étrangère, et ne rien en voir. Trop crevée, elle reste à l’hôtel, fume un joint, binge sur son tel, attend le vol suivant. Le monde entier à portée de billet, et personne à qui le raconter. Car Cassandre fuit quelque chose, et le film ne le cache pas : la mort de sa mère, un deuil qu’elle tient à distance à 10 000 mètres d’altitude, jusqu’au retour en Belgique auprès des siens, où il faudra bien… atterrir.
Tout repose sur Adèle Exarchopoulos, de chaque plan ou presque. Elle est d’une crédibilité troublante, au point qu’on oublie l’actrice : entourée de vrais navigants, filmée dans un vrai avion, elle se fond dans le décor jusqu’à en devenir une pièce. La forme épouse le fond. Tourné en grande partie au téléphone portable, au plus près des visages, le film a la texture d’une story Instagram qu’on n’aurait pas retouchée. Pas de distance, pas de surplomb : on vit à hauteur de Cassandre, dans l’éclairage blafard des cabines et des chambres d’hôtel.
Premier long métrage du duo, Rien à foutre a valu à son actrice une nomination aux César. On aimerait que Marre et Lecoustre fassent avec Cassandre ce que Truffaut a fait avec Antoine Doinel, des « 400 Coups » à « L’Amour en fuite » : la retrouver dans dix ans. Volera-t-elle encore ?
★★★★☆
