Jusqu’où une société peut-elle exiger qu’on lui ressemble ?

Jusqu’où une société peut-elle exiger qu’on lui ressemble ?
Palme d’or 2026, le film « Fjord » de Cristian Mungiu raconte une famille rigoriste confrontée aux services de protection de l’enfance norvégiens. Derrière le drame familial, une question qui nous concerne tous : que demande-t-on à ceux qui ne veulent pas changer ?

Au fond d’un fjord, une famille d’origine roumaine vit sa foi sans concession. Pas de musique profane, pas d’Internet, des prières répétées, une éducation stricte. Autour d’elle, une Norvège prospère, tolérante, sécularisée. Quand les services de protection de l’enfance s’en mêlent, tout bascule. Et Cristian Mungiu se garde bien de nous dire qui a raison.

La même privation, deux jugements

Ce qui frappe d’abord, c’est le regard. Pour le voisinage, ces parents ressemblent à une secte. Ils sont rigoristes, certes. Mais posons-nous la question : une famille qui coupe Internet au nom de Dieu est soupçonnée d’enfermer ses enfants. Une famille qui le coupe au nom de leur santé mentale est saluée pour sa sobriété numérique. En France, une commission d’experts recommandait en 2024 d’éviter les écrans avant 3 ans ; l’Australie interdit désormais les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. La pratique est la même. Ce qu’on juge, c’est la raison invoquée.

Et l’on peut retourner la question : quelle éducation vaut le mieux, celle qui impose la Bible matin et soir, ou celle qui laisse un enfant seul face à tout ce que propose un écran ? Notre monde se croit libre parce que la religion ne l’imprègne plus. Il a simplement d’autres normes, qu’il ne voit plus.

Protéger, jusqu’où ?

Au nom des enfants, l’institution entre dans la famille. Mais « Fjord » montre une ingérence à double sens : l’État décide à la place des parents, et les parents décidaient déjà à la place des enfants. Personne ne leur demande leur avis. Pire, la mesure censée les protéger les sépare : le nourrisson d’un côté, les deux grands de l’autre. Pour sauver des enfants d’une famille, on a brisé le seul lien qui n’était pas en cause, celui qui les unissait entre eux. Quand chacun prétend protéger l’enfant, qui le protège de ses protecteurs ?

Le paradoxe norvégien

Le décor ajoute une ironie. La Norvège n’a rien d’un pays laïque à la française : sa Constitution impose toujours au roi de professer la foi luthérienne, et l’Église n’a été détachée de l’État qu’en 2012. Un pays où la religion reste inscrite dans les institutions se méfie donc d’une famille trop religieuse. Le problème n’est pas la foi, mais l’excès de foi, ou plutôt la foi qui ne se fond pas dans le paysage. Difficile, en sortant de la salle, de ne pas penser à la France, où le regard porté sur certains musulmans pratiquants obéit à la même mécanique, et où une loi de 2021 a été surnommée loi « séparatisme ».

Quid du droit de ne pas changer ?

Nous avons déjà expliqué ici ce qu’est l’acculturation. Les sociologues distinguent plusieurs attitudes face à une culture dominante : s’y fondre, s’y intégrer en partie, ou garder la sienne en restant à l’écart. C’est ce dernier choix que fait la famille de « Fjord ». Dans « Danse avec les loups », Dunbar choisit de changer de culture, et le film le célèbre. Ici, une famille refuse de changer, et on lui retire ses enfants.

C’est toute la question que pose Mungiu, sans y répondre : une société libre peut-elle tolérer ceux qui ne veulent pas lui ressembler ? Et à partir de quand l’acculturation cesse-t-elle d’être un choix pour devenir une obligation, déguisée en protection ? Vous avez quatre heures, comme on dit en classe de terminale.

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Joseph Py

Lecteur du "Canard", du "Monde Diplo", Joseph aime Proudhon, Sonic Youth, le Picon au petit déjeuner, les surréalistes, et pousser des coups de gueule. C'est quelqu'un de curieux de plein de choses musicalement. Vous ne devineriez pas son âge. On dirait que ça tient en forme l'anarchisme !

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