Juan Atkins, fin de séquence
Mort la veille d’un concert à Mexico, à l’âge de 64 ans, Juan Atkins n’a pas seulement inventé la techno : il lui a donné un nom. Retour sur le gamin de Detroit qui, avec un synthé acheté à 15 ans, a dessiné la musique du futur.
Samedi 31 octobre, Mexico. Au Yu Yu Club, le set de Juan Atkins est annoncé pour la nuit d’Halloween. Lui ne montera jamais sur scène : on l’a retrouvé inconscient dans son hôtel. Il avait 64 ans. Drôle de façon de partir pour un homme qui n’a jamais cessé d’avancer. Quarante-cinq ans de carrière, des clubs de Berlin aux festivals d’Amsterdam, et toujours cette manie de regarder vers demain. Pour comprendre, il faut remonter à Detroit, à la fin des années 1970, et à un garçon de 15 ans qui s’offre un Korg MS-10. Un petit synthé monophonique, des boutons, des câbles, un grésillement qui ressemble à une promesse. Le gosse a pourtant déjà la musique dans le sang. Son père est promoteur de concerts, il a grandi dans les coulisses, il joue de la guitare et de la basse dans des groupes de funk et de garage. Mais là, quelque chose bascule. La machine ne sert plus à accompagner, elle ouvre une porte.
Trois gamins et un son
Au collège, Juan croise Derrick May et Kevin Saunderson. Même obsession : ce que les claviers peuvent raconter quand on les pousse dans leurs retranchements. Ils se prêtent le matériel, se partagent un studio, s’échangent des idées comme d’autres des cartes. On les appellera plus tard les Belleville Three, du nom de la ville où tout se bricole. Personne ne le sait encore, mais la techno est en train de naître dans des chambres et des sous-sols, loin des projecteurs.
À 18 ans, Atkins monte Cybotron avec son ami Richard « 3070 » Davis. Du funk passé à la moulinette des machines, des paroles de science-fiction, un pied dans la rue et l’autre en orbite. En 1983 arrive « Clear ». Le titre file dans les clubs, déborde l’underground, s’écoule à 50 000 exemplaires. Missy Elliott ira l’échantillonner des années plus tard, comme tant d’autres. Le genre n’a pas encore de nom, mais il tient déjà son premier classique.
Le mot « techno », c’est lui
En 1985, Cybotron se sépare. Atkins aurait pu en faire un drame, il en fait un label : Metroplex. Il y sort ses disques sous le nom de Model 500, et « No UFO’s » traverse l’Atlantique avec toute une scène dans son sillage. Trois ans plus tard, un morceau sobrement intitulé « Techno Music » baptise le genre. Pas du marketing, un entêtement. À Chicago, on parlait de house de Detroit. Lui répondait techno, point. La différence, il la résumait ainsi : là-bas, le son restait collé au disco, quand à Detroit « on n’avait aucun point de référence », juste du futur à fabriquer. De la rivalité, oui, mais aussi des amitiés et des allers-retours entre les deux villes.
Il a ensuite multiplié les visages sans perdre le fil : Infiniti pour les recherches plus denses, Borderland avec Moritz von Oswald pour le versant le plus ample, et même un retour de Cybotron en 2023, vingt-huit ans après le dernier disque. Selon lui, un artiste avait l’obligation de dire quelque chose, et le dancefloor ne devait pas être le seul horizon. Atkins est resté sur la route jusqu’au bout : New York, Berlin, les grandes scènes de festivals ces deux dernières années. Soixante-quatre ans, plus de quarante de scène, et toujours cette façon de regarder devant. Le gamin au Korg n’a jamais rendu les clés de la machine.
