Autechre twentytwentysix

Autechre twentytwentysix

La lumière rouge qui inonde le Bataclan s’éteint et ne reviendra plus. Pas une loupiote, pas un écran, rien. Autechre joue dans le noir absolu, comme toujours, et la salle, pleine à craquer, accepte le marché sans broncher : on ne regarde rien, on écoute tout. Très vite, l’univers est posé. Des couches qui s’empilent, se fissurent, se recollent. Un son concassé, plein de grains, de cailloux, de matière brute. On pense à Pierre Schaeffer qui enregistrait des locomotives pour en faire de la musique, aux futuristes italiens qui, en 1913, à la suite de Luigi Russolo, rêvaient déjà d’un art des bruits. Sauf qu’ici, le bruit vous enveloppe de partout, poussé par une sono qui ne laisse aucune échappatoire.

Le set se déroule en deux mouvements, sans la moindre couture visible. Une heure sombre d’abord, dense, presque oppressante, puis une demi-heure plus apaisée, comme une remontée lente vers la surface. Entre les morceaux, pas de pause, une demi-seconde à peine, jamais assez pour applaudir. Personne n’essaie d’ailleurs. La foule écoute, les yeux souvent fermés, et les corps finissent par suivre la pulsation, se balancer, se laisser happer. On s’attendait à une musique de tête, froide, réservée aux cerveaux. C’est l’inverse : une transe lente, hypnotique, qui doit plus au prog des années 70 qu’à l’énergie du rock. Un concert où l’on danse à l’intérieur de soi.

Puis, d’un coup, la fin. Une lumière rouge, celle du début, tombe à nouveau sur le public, et la salle découvre enfin ce qu’elle a cherché à deviner pendant une heure et demie : deux silhouettes penchées sur leurs machines, qui débranchent, referment, rangent, comme deux artisans qui ferment l’atelier après une longue journée. Les applaudissements, retenus toute la soirée, explosent enfin. On a passé la nuit dans un chantier de démolition sonore, et voilà qu’on voit les ouvriers. Ça ne dure que quelques secondes avant qu’ils quittent la scène. Assez pour se souvenir que derrière tout ce bruit savamment concassé, il y a des mains. Deux cerveaux. Deux coeurs.

PartagerFacebookXWhatsAppE-mail

Vous avez aimé cet article ?

Recevez chaque mois les dernières chroniques d'A‑C‑I‑D Magazine

Alain Cattet

Professeur en Franche-Comté, Alain Cattet partage son temps entre ses élèves, ses disques et les longues marches dans les forêts du Doubs. Solitaire assumé, il écoute la musique comme d'autres lisent : seul, lentement, et souvent la nuit. Pour A-C-I-D, il écrit sur les albums, les livres et les films qui demandent du silence pour être compris.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *