Flying Nun, la musique du bout du monde
À Christchurch, au début des années 80, un petit label indépendant va transformer l’isolement de la Nouvelle-Zélande en force musicale. De The Clean aux Dead C, Flying Nun a surtout appris à ne jamais se laisser enfermer dans un son.
En 1981, Roger Shepherd travaille dans un magasin de disques de Christchurch lorsqu’il décide de lancer Flying Nun. L’idée est simple : donner une chance aux groupes du sud de la Nouvelle-Zélande que les maisons de disques ne regardent pas. Le premier disque paraît cette année-là et, quelques semaines plus tard, “Tally Ho!” de The Clean grimpe jusqu’à la 19e place des charts néo-zélandais. Le bricolage devient une affaire sérieuse.
Très vite, Dunedin prend le relais. The Chills, The Verlaines, Sneaky Feelings ou The Stones apparaissent sur le “Dunedin Double“ en 1982, compilation qui va contribuer à faire naître l’expression « Dunedin Sound ». Guitares claires, mélodies pop, enregistrements parfois rudimentaires et une mélancolie très particulière : Flying Nun semble avoir inventé un monde à part, sans pour autant chercher à fabriquer une esthétique de label. Le catalogue va rapidement s’élargir vers le punk, l’expérimental, le noise et des formes beaucoup moins facilement identifiables.
The Chills “Brave Words” (1987)

Martin Phillipps et The Chills donnent une forme plus ambitieuse à cette pop venue de Dunedin. Enregistré en Angleterre et produit par Mayo Thompson, l’album épaissit considérablement le son des premiers singles : les guitares résonnent, l’orgue prend une place inhabituelle et les chansons semblent traversées d’une inquiétude qui dément leur apparente douceur. “Wet Blanket“, “Night of Chill Blue” ou “16 Heartthrobs” montrent un groupe capable de transformer une mélodie pop en quelque chose de beaucoup plus trouble. “Brave Words” reste pourtant profondément lié à l’identité Flying Nun : des chansons immédiates, mais jamais tout à fait sages. Martin Phillipps y installe ce mélange de lumière et de mélancolie qui deviendra l’une des signatures des Chills.
The Bats “Daddy’s Highway” (1987)

Robert Scott connaît déjà parfaitement la maison : membre de The Clean, il est aussi l’un des personnages centraux de cette petite communauté musicale. Avec The Bats, il choisit une autre voie, plus artisanale, presque buissonnière. “Daddy’s Highway” est leur premier album et contient notamment “North by North” et “Block of Wood“. Le charme tient à l’absence de démonstration. Les guitares tintent, les chansons avancent de biais et tout semble pouvoir s’effondrer sans jamais le faire. Même lorsque Flying Nun commence à intéresser les maisons de disques étrangères, The Bats conservent cette impression de groupe qui joue d’abord pour lui-même. C’est peut-être l’une des meilleures portes d’entrée vers ce que le label avait de plus attachant : une musique modeste en apparence, mais qui refuse obstinément de sonner comme celle des autres.
The Verlaines “Bird Dog” (1987)

Avec Graeme Downes, Flying Nun possède son versant le plus tourmenté. Formé à Dunedin en 1981, The Verlaines associe le jangle pop à une écriture beaucoup plus complexe, nourrie notamment par la formation classique de Downes. Les chansons peuvent changer de rythme, de tonalité, bifurquer au moment où on les croyait installées. “Bird Dog” pousse cette logique assez loin. “Slow Sad Love Song” en est le cœur sombre, avec son début étranglé qui finit en déferlement de guitares. Mais l’album ne se contente pas d’être sombre : “Icarus Missed” introduit des accents presque liturgiques, “Only Dream Left” une douceur jazzy. Le « Dunedin Sound » devient ici suffisamment vaste pour ne plus vraiment savoir où il commence ni où il s’arrête.
The Clean “Vehicle” (1990)

Il fallait forcément revenir à The Clean. Après les premiers singles et l’EP “Boodle Boodle Boodle“, le groupe s’était séparé avant de se reformer à la fin des années 80. Vehicle, enregistré à Londres en 1990, est leur premier véritable album. Et quelle drôle d’idée que de baptiser ainsi ce disque qui semble justement ne vouloir aller nulle part. “Drawing to a Whole“, “I Wait Around“, “Diamond Shine” : les chansons sont courtes, joyeuses, légèrement bancales, pleines de guitares qui se croisent et de mélodies qui semblent avoir été trouvées plutôt que composées. The Clean ne cherche pas à polir son étrangeté pour conquérir le monde. Leur pop reste libre, solaire et un peu indisciplinée. Même après presque dix ans d’existence, Flying Nun conserve cette capacité à faire passer le bricolage pour une esthétique.
The Dead C “Harsh ’70s Reality” (1992)

Et puis Flying Nun ouvre grand la porte du garage pour laisser entrer le bruit. Formé à Dunedin, The Dead C fait exploser ce qui pouvait encore ressembler à une définition du label. Bruce Russell, Michael Morley et Robbie Yeats ne cherchent plus vraiment à écrire des chansons : guitares saturées, batterie décalée et improvisation deviennent les matériaux d’une musique qui semble se construire et se détruire simultanément. Ce double album de 1992, constitue le point de bascule. Les quatre faces du disque semblent avoir été conçues pour éloigner définitivement Flying Nun de l’image un peu trop confortable du « Dunedin Sound ». Ici, le rock est réduit à ses composants les plus élémentaires avant d’être malmené jusqu’à l’abstraction. Le disque sera d’ailleurs beaucoup mieux accueilli à l’étranger qu’en Nouvelle-Zélande, et attirera notamment l’attention de Sonic Youth et Lou Reed.
Une maison sans style
C’est peut-être finalement cela, Flying Nun : un label dont le style est précisément de ne pas en avoir. Son histoire commence avec des singles fabriqués presque artisanalement, des pochettes bricolées et des enregistrements réalisés sur quatre pistes. Elle passe par le succès des Chills, les mélodies des Bats, les constructions des Verlaines, la pop de The Clean, puis le bruit radical des Dead C.
Le label connaîtra ensuite les compromis nécessaires à son développement international, notamment avec Mushroom, tout en conservant une grande partie de son autonomie. Mais l’essentiel était déjà là : ne pas attendre que le centre du monde musical vienne chercher ce qui se passe à ses marges. Quarante-cinq ans après sa création, Flying Nun continue de publier des artistes néo-zélandais et de rééditer son catalogue. L’éloignement n’aura finalement jamais été un handicap. Plutôt une manière de travailler à son propre rythme, loin du bruit du monde.
