L’art de la friction
En 1995, Fugazi refuse la ligne droite. “Red Medicine” n’est ni un disque de rupture franche, ni une synthèse confortable : c’est un pas de côté, un album qui s’infiltre, grince et contredit l’idée même d’un post-hardcore figé. Un disque inquiet, poreux, qui préfère la friction au slogan.
Au mitan des années 90, Fugazi est déjà une institution paradoxale : culte sans stars, radical sans dogme, influent sans chercher à l’être. Après la rigueur quasi mathématique de “Steady Diet of Nothing” et la puissance frontale de “In on the Kill Taker“, “Red Medicine” arrive comme une zone de turbulences. Rien ici ne cherche l’hymne définitif. Fugazi démonte ses propres réflexes.
Dès “Do You Like Me”, la question est posée -pas tant au public qu’au groupe lui-même. Les guitares d’Ian MacKaye et Guy Picciotto cessent d’être des armes pour devenir des surfaces abrasives : riffs disloqués, silences qui coupent net, rythmiques volontairement bancales. La section rythmique (Joe Lally et Brendan Canty) joue moins pour soutenir que pour déplacer le centre de gravité, injectant un groove sec, parfois presque dub, qui déstabilise l’attente hardcore.
“Red Medicine” est un disque de textures. “Bed for the Scraping” et “Target” semblent écrits pour tester la résistance de l’auditeur : voix désaxées, guitares qui se frottent plutôt qu’elles ne s’alignent, production volontairement râpeuse. Rien n’est poli. Tout est mis à l’épreuve. Même la colère, moteur historique du groupe, se transforme ici en malaise politique, plus diffus, moins immédiatement cathartique. Fugazi ne harangue plus : il questionne, parfois jusqu’à l’inconfort.
Sorti sur Dischord Records, “Red Medicine” prolonge l’éthique du label autant qu’il la complique. Autonomie totale, refus des compromis industriels, mais aussi refus de la répétition militante. Ce disque n’a pas cherché à plaire — et c’est précisément pour cela qu’il a longtemps dérouté, avant d’être reconnu comme une charnière essentielle dans la discographie du groupe. Avec le recul, cet album apparaît comme un laboratoire. Il annonce les espaces plus ouverts de “End Hits” et de “The Argument“, tout en conservant une nervosité quasi clinique. Un album qui ne s’impose pas immédiatement, mais qui s’infiltre avec le temps, laissant une impression durable : celle d’un groupe qui, au sommet de sa crédibilité, a choisi le risque plutôt que la répétition. Fugazi, fidèle à lui-même, avançait encore à contre-courant… et c’est là que “Red Medicine” continue de brûler.
★★★☆☆
Fugazi “Red Medicine” (Dischord Records), 1995
