Les jours anciens ne meurent jamais vraiment
Alors que la britpop est devenue une rente nostalgique, Pulp signe avec “More” un album tardif, léger et étonnamment revigorant. Sans chercher le retour triomphal ni la posture patrimoniale, Jarvis Cocker et les siens rappellent qu’ils furent là avant tout le monde -et qu’ils savent encore écrire des chansons qui font du bien.
On n’attendait pas grand-chose de ce disque. C’est peut-être pour ça qu’il touche juste. “More“, nouvel album de Pulp, n’a rien d’un manifeste, encore moins d’une revanche. Il arrive calmement, sans storytelling de comeback ni discours sur « l’urgence de revenir ». Et c’est précisément là que le charme opère : Pulp n’essaie plus de gagner quoi que ce soit.
Il faut se souvenir d’où ils viennent. Bien avant que la britpop ne devienne un mot-valise, un genre balisé, une industrie à têtes d’affiche, Pulp existait déjà. Depuis le début des années 80, le groupe de Sheffield accumule les albums bancals, les idées trop grandes pour leurs moyens, les disques qui passent sous les radars. Quand “His ’n’ Hers” puis “Different Class” surgissent au milieu des années 90, Pulp n’est pas un nouveau venu : c’est un survivant. Cette antériorité explique sans doute leur singularité persistante. Là où d’autres vendront des slogans, Pulp racontera des corps, des classes sociales, des désirs gênants, des vies ordinaires vues de biais.
Avec cet album, ce regard s’est déplacé. Moins de satire sociale frontale, moins de cruauté jubilatoire. À la place, des chansons qui respirent, des mélodies accueillantes, une douceur qui n’a rien de mièvre. Le disque avance sans forcer, porté par un art de l’évidence retrouvée. Pas de refrains conçus pour les stades, pas de nostalgie appuyée : juste des morceaux qui tiennent, qui glissent, qui font du bien sans jamais chercher l’effet.
Pendant ce temps-là, la grande histoire officielle de la britpop continue de s’écrire ailleurs. Ce sont toujours les mêmes qui récoltent les lauriers, les chiffres, les récits héroïques -Oasis, évidemment, en première ligne. Pulp n’a jamais vraiment joué dans cette cour-là. Trop littéraire, trop ambigu, trop sexuel aussi. Trop peu mythologisable. “More” acte définitivement cette distance : Pulp regarde ce passé de loin, sans amertume apparente.
Au centre du disque, il y a surtout une voix. Celle de Jarvis Cocker, 62 ans aujourd’hui, qui ne cherche plus à incarner quoi que ce soit d’autre que lui-même. Fini le narrateur goguenard en surplomb : Jarvis chante désormais depuis l’intérieur. Sa voix a perdu un peu de sa morgue, gagné en chaleur, en présence tranquille. Il ne joue plus contre le temps ; il compose avec lui.
More n’est pas un album majeur au sens historique. Il ne redéfinit rien, ne prétend pas rouvrir une époque. Mais il réussit quelque chose de plus rare : exister pleinement sans posture, sans nostalgie programmée, sans démonstration. Un disque tardif qui préfère la mélodie au manifeste, la sensation à la leçon. Et qui rappelle, en creux, que Pulp n’a jamais eu besoin d’en faire des caisses pour durer.
★★★★☆
Pulp “More” (Rough Trade), 2025
