Pourvu qu’elles soient douces
“Something Soft” promet l’apaisement mais livre l’inverse : un disque anguleux, bruyant, râpeux, qui transforme la fatigue politique en énergie sonore. Le groupe dublinois y affine une colère déjà très lisible sur leur précédent album, sans la diluer ni la rendre décorative.
Le groupe politise l’intime : rapports de pouvoir, violence ordinaire, colère féministe sans slogan mais avec des crocs. Une écriture qui refuse l’abstraction comme le mot d’ordre, préférant l’expérience vécue, le détail qui blesse, la phrase qui mord. On y entend l’héritage de l’underground irlandais récent -Gilla Band en ligne de fuite, mais aussi une économie de moyens très britannique : efficacité, urgence, zéro gras.
Chez M(h)aol, le post-punk n’est jamais un exercice de style. C’est un outil de survie. Une manière de faire tenir ensemble l’intime et le collectif, le corps et l’époque. Le disque reste fermement arrimé à un féminisme vécu, non théorique : violences de genre, misogynie diffuse, épuisement quotidien face à des rapports de pouvoir omniprésents. Mais là où le premier album “Attachment Styles” frappait frontalement, sur celui-ci le trio accepte désormais les détours, les nuances, les failles.
Ce déplacement s’entend d’abord dans la voix. Depuis le changement de line-up, Constance Keane est passée au premier plan. Son chant ne cherche ni la séduction ni la performance : il oscille entre ironie lasse et explosions incontrôlées, comme si la rage ne surgissait plus de la surprise, mais de la répétition. Une colère usée, mais intacte. Autour d’elle, Jamie Hyland et Sean Nolan construisent une matière sonore dense, nerveuse, toujours en déséquilibre, privilégiant les contrastes : murs de guitares qui s’effritent en parasites, percussions sèches, synthés nerveux, silences brusques.
La production, justement, refuse l’uniformité. Chaque morceau possède sa texture propre, son grain spécifique, comme si le bruit devenait un outil narratif à part entière. “Pursuit” capte l’instant précis où la peur s’installe dans le corps ; “I Miss My Dog” détourne un deuil intime en tempête bruitiste, évitant toute sentimentalité ; “You Are Temporary, But the Internet Is Forever” et “DM:AM” dissèquent la cruauté ordinaire des interactions numériques et masculines, pendant que “E8/N16” cartographie une géographie sociale faite de mépris banal et de noms jetés en pâture.
Derrière le vacarme, quelque chose de profondément collectif se joue. “Something Soft” ne propose ni solution ni réconfort facile. Il offre autre chose : la sensation d’une reconnaissance mutuelle. Le sentiment, rare et précieux, de ne pas être seul à trouver le monde profondément dysfonctionnel. Et la certitude que, tant qu’il restera du bruit à faire, il restera aussi une manière de tenir.
★★★☆☆
M(h)aol “Something Soft” (Merge Records), 2025
Plus d’infos : le bandcamp du groupe
