L’automne sans fin de Sophia
Quand la tristesse se fait mode, Robin Proper-Sheppard, l’âme derrière Sophia, ne se contente pas d’effleurer le spleen : il l’orchestre dans “People Are Like Seasons”, un album où les saisons de l’âme tournent comme une boussole intérieure et où le rock triste, quelque part entre le slowcore des années 90 et une réinvention plus électrique, retrouve une jeunesse crépusculaire.
Youpi ! Le rock triste redevient à la mode. L’album de Sophia, au titre poétique (People Are Like Seasons / Les gens sont comme les saisons), est une frondaison de guitares dépressives. Pour qui s’est ouvert au rock à vingt ans avec des groupes comme Red House Painters, American Music Club ou Palace (des groupes que Les Inrocks ont qualifié de “mornes in the U.S.A.” en 1996), cet album est un véritable bain de jouvence. Un bain dans des eaux boueuses tant elles sont tristounes. Une thalasso de l’âme en quelque sorte.
La musique comme thalasso de l’âme, c’est précisément l’histoire de Robin Proper-Sheppard, l’homme qui se cache derrière le pseudo Sophia (il a enregistré et produit ce quatrième album sans aucune influence et intervention extérieure), puisqu’ayant commencé sa carrière avec le groupe The God Machine (fondé en 1990 à San Diego) avant de subir un choc en 1993 en perdant l’un des membres du groupe, le bassiste Jimmy Fernandez, mort d’une tumeur au cerveau. En réaction, le groupe ne tournera plus après la sortie du dernier album auquel le défunt avait participé, et s’arrêtera tout bonnement.
Robin va plus loin : pour lui, plus question de faire de la musique dans la frénésie classique du rock. Il se contentera de publier celle des autres sur son label, The Flower Shop Recordings, devenant passeur autant qu’aiguilleur de tristesse sonique. Ce n’est qu’en 1996 qu’il lancera l’aventure Sophia, avec l’album “Fixed Water”. On comprend mieux d’où vient la tristesse de Sophia, même si cet album finit sur une chanson apaisée : celle d’un homme qui dit vouloir se poser pour regarder les gens dans la rue partir vers la plage, s’asseoir dans le soleil et prendre une bière… en attendant le prochain trauma. Music Mania
“People Are Like Seasons” est, pour beaucoup, le disque qui voit Proper-Sheppard composer avec ses propres saisons intérieures plutôt que de simplement exorciser le passé. Le titre lui-même, comme il l’a expliqué dans une interview, renvoie à l’idée que “les gens sont comme les saisons, ils changent, tout le monde change”, une métaphore de l’impermanence humaine et des mutations émotionnelles qui façonnent chaque morceau.
Sur cet album, l’ancien frontman de The God Machine reprend des éléments plus électriques et orchestrés tout en restant fidèle à sa signature mélancolique. L’album oscille entre les échos shoegaze et slowcore de ses débuts et des poussées rock plus affirmées : de l’énergique “Oh My Love” à la noirceur lancinante de “Darkness (Another Shade in Your Black)”, en passant par l’épopée presque cathartique de “Desert Song No 2″.
Les critiques de l’époque ont noté cette diversité renouvelée : certains y voient une Sophie renouant avec ses muscles sonores tout en explorant une palette d’émotions plus riche, d’autres parlent d’un équilibre fragile entre mélancolie et éclats pop. “People Are Like Seasons” n’est pas seulement une collection de chansons tristes ; c’est aussi une méditation sur le changement, l’acceptation et la réinvention, comme si Proper-Sheppard nous invitait à reconnaître que la peine, comme les saisons, finit par se fondre dans de nouvelles textures et couleurs.
En fin de compte, cet album n’éteint pas la tristesse, mais la rend vivante, palpable, prête à être revisitée encore et encore – un hiver intérieur qui sait parfois se transformer en printemps.
★★★☆☆
Sophia “People are like seasons” (City Slang/Labels), 2004
mardi 10 février 2004
