La douceur après l’arrachement
L’album “Essex Honey” est arrivé ans fracas, sans slogan, lesté d’un poids intime qui n’a pas besoin d’être surligné. Après plusieurs années de silence discographique sous le nom de Blood Orange, Dev Hynes signe son album le plus retiré -et peut-être le plus bouleversant. Un disque de deuil, oui, mais surtout un disque d’après.
Hynes ne l’a jamais caché dans les entretiens accordés à la presse : “Essex Honey” naît directement de la mort de sa mère. Pas comme un hommage frontal, encore moins comme une élégie démonstrative, mais comme un paysage mental façonné par l’absence. Essex, le comté anglais de son adolescence, devient ici moins un lieu qu’un état : celui où l’on revient trop tard, celui où la mémoire continue de parler quand la voix s’est tue.
Musicalement, le disque se tient à distance de tout ce qui a pu faire la séduction immédiate de Blood Orange. Exit les éclats soul, le funk lascif, les refrains qui circulent. “Essex Honey” préfère les textures floues, les structures ouvertes, les chansons qui semblent toujours sur le point de se dissoudre. Les voix -la sienne, celles des invités -apparaissent comme voilées, parfois presque effacées, comme si Hynes enregistrait depuis une pièce voisine. On pense moins à la pop contemporaine qu’à une tradition plus souterraine : celle de Prefab Sprout période “Andromeda Heights“, ou aux fantômes cotonneux de The Durutti Column.
Les collaborations (Caroline Polachek, Lorde, Mustafa, Daniel Caesar) ne cherchent jamais l’effet. Elles fonctionnent comme des présences amies, des voix qui entourent plutôt qu’elles ne répondent. Rien d’un casting prestige : plutôt une manière de dire que le deuil n’est jamais entièrement solitaire, même lorsqu’il se vit dans le retrait. Dans plusieurs interviews, Hynes insiste sur ce point : l’album s’est écrit dans un moment de fragilité, mais aussi de soutien collectif.
Ce qui frappe, surtout, c’est la façon dont “Essex Honey” refuse toute dramaturgie. La tristesse n’est pas criée, elle est intégrée au grain même du son. Chaque morceau semble avancer à tâtons, comme si l’album cherchait sa forme en même temps que son auteur cherche un nouvel équilibre. Il y a là quelque chose de profondément juste : le deuil ne progresse pas, il oscille. Disque de la retenue, “Essex Honey” n’en est pas moins radical. En se détournant des attentes, en acceptant l’inachevé, Hynes signe une œuvre qui s’inscrit dans le temps long, celui des albums qu’on ne comprend pas immédiatement, mais qui séduisent immédiatement par leur apparente sincérité, et finissent par habiter l’écoute.
★★★★★
Blood Orange “Essex Honey” (Domino), 2025
