Un disque qui attendait son époque
Enregistrée à la fin des années 80 mais publiée en 2020, cette musique ne revient pas du passé : elle surgit au présent. Ni archive fétichisée ni nostalgie ambient, “Calypso” documente une autre façon d’habiter le temps : lente, poreuse, définitivement en retrait.
Il faut se méfier des disques qui arrivent trop tard. Ils sont souvent condamnés à la vitrine patrimoniale, à la note de bas de page, au statut d’archive respectable. “Calypso” échappe à ce piège. Publié en 2020 par Music From Memory, l’album rassemble des pièces composées par Gigi Masin à la fin des années 80 et au début des années 90, restées inédites pendant plus de trente ans. Une musique ancienne, donc, mais qui ne sonne jamais comme un retour. Masin n’a jamais occupé le centre du cadre. Installé à Venise, loin des scènes et des capitales, il compose seul, pour lui-même, sans calendrier ni stratégie. “Calypso” ne naît pas d’un projet d’album mais d’un temps long, d’une accumulation de moments enregistrés, de fragments mis de côté. Ce sont des morceaux qui n’étaient pas pressés. Ils attendaient.
À l’écoute, rien n’est spectaculaire. Des nappes synthétiques étirées, un piano qui affleure puis disparaît, des harmonies fragiles, presque effacées. La musique avance à pas feutrés, comme si elle craignait de troubler quelque chose. Aucun climax, aucune tension dramatique. “Calypso” ne raconte rien, ne démontre rien. Il installe. Il laisse advenir. Ce qui frappe, c’est son refus du langage ambient dominant. Pas de grand concept, pas de théorisation à la Brian Eno, pas d’architecture sonore monumentale. Masin travaille à l’intuition, dans une économie de moyens qui confine à l’ascèse. L’espace est central, le silence aussi. Chaque note semble pesée, non pour son importance, mais pour sa nécessité.
Sorti dans les années 2000, “Calypso” trouve pourtant un écho troublant avec son époque. À rebours de la saturation permanente, de l’ambient fonctionnelle ou décorative, il propose une écoute exigeante dans sa discrétion même. Une musique qui n’accompagne pas : elle cohabite. Qui ne meuble pas le temps : elle l’étire, le suspend, parfois l’abolit. Il ne s’agit pas d’un disque culte au sens spectaculaire du terme. Pas de récit héroïque, pas de mythe à surjouer. Cet album agit plus lentement. Il s’infiltre. Il reste. Comme ces œuvres qui n’ont pas besoin d’être défendues parce qu’elles ne réclament rien. Elles existent, simplement. En cela, “Calypso” n’est ni un album d’hier ni un album d’aujourd’hui. C’est un disque qui a trouvé sa date parce qu’il n’en dépendait pas. Une musique qui prouve, avec une élégance rare, que certaines œuvres ne vieillissent pas : elles attendent que le bruit baisse.
★★★☆☆
Gigi Masin “Calypso” (Apollo), 2020
