L’art du cri étouffé

L’art du cri étouffé
Chant spectral, arrangements réduits à l’os, tension sourde : avec Night CRIÚ, Hilary Woods signe un disque de revenance. Une œuvre nocturne, opaque, qui ne cherche ni la consolation ni la lumière, mais l’endroit précis où l’on continue de veiller malgré tout.

Troisième album de Hilary Woods, “Night CRIÚ” semble avancer en apnée. Rien n’y est frontal, rien n’y est vraiment stable. Les morceaux apparaissent puis se dérobent, comme des silhouettes entrevues à la lisière du sommeil. Woods ne compose pas des chansons : elle installe des états, des zones de trouble où la musique agit plus qu’elle ne se raconte.

Depuis “Colt” (2018) et “Birthmarks” (2020), l’Irlandaise n’a cessé de dépouiller son écriture. Night CRIÚ” pousse cette logique jusqu’à l’os. La voix, centrale mais jamais souveraine, est traitée comme une matière parmi d’autres : étouffée, doublée, parfois presque effacée. Elle ne guide pas l’écoute, elle la hante. Autour d’elle, des drones graves, des percussions assourdies, quelques cordes ou guitares à peine esquissées. Tout semble couvert d’un voile, comme si le disque était enregistré à distance, depuis une pièce voisine ou un autre plan de réalité.

Album profondément fantomatique, Night CRIÚ l’est autant par ce qu’il contient que par ce qu’il refuse. Aucun climax, aucune montée cathartique, aucun morceau qui viendrait “sauver” l’auditeur. Des titres comme “Tongues of Wild Boar” ou “I’ll Be Your Mirror” avancent à pas lents, retenus, chargés d’une inquiétude diffuse. On pense à une folk spectrale, à un minimalisme sombre, mais vidé de toute tentation décorative. Ici, la nuit n’est pas un thème romantique : c’est un état mental, un temps suspendu où l’angoisse ne crie pas mais s’installe.

Écrit dans un monde saturé de menaces, d’informations anxiogènes et de fatigue morale, Night ne commente rien directement. Il enregistre. Il capte une atmosphère, une tension basse continue, celle d’une époque où l’on ne dort plus vraiment. La production, volontairement opaque, presque granuleuse, refuse la clarté comme on refuserait un mensonge. Tout est tenu, contenu, comme si la musique elle-même craignait de trop en dire.

Œuvre exigeante, cet album sans concession s’écoute comme on traverse un paysage nocturne sans repères. Un disque qui ne cherche ni l’adhésion immédiate ni l’émotion spectaculaire, mais qui s’impose lentement, par imprégnation. Hilary Woods y confirme une singularité rare : celle d’une artiste qui fait de l’obscurité non pas un refuge, mais une matière vivante, persistante, impossible à ignorer.

★★★★☆

Hilary Woods Night CRIÚ (Sacred Bones), 2025

Alain Cattet