Tenir sans fuir
Il y a des disques que l’on n’écoute pas pour aller mieux, mais pour tenir. Le premier album solo de Poppy Ackroyd, fait partie de ceux-là. Ces derniers temps, malgré les ajustements chimiques, le monde reste un peu opaque. Alors on fait comme on peut : un café, un moment suspendu, et ce disque lancé sans attente particulière. Il n’efface rien. Il accompagne.
Écouter cet album, c’est entrer dans une musique qui se tient à la lisière des mots. Une zone poreuse, fragile, où le piano n’est jamais seul très longtemps : il respire avec les cordes, se fissure dans une électronique discrète, se dissout dans l’espace. Ancienne membre de Hidden Orchestra, Ackroyd choisit ici résolument l’intime plutôt que l’ampleur collective. Le disque s’écoute comme un journal de bord, enregistré au plus près du geste, presque sans distance.
Sorti en 2012, “Escapement” pose d’emblée ce qui restera la ligne d’Ackroyd : une forme de néo-classique minimaliste débarrassée de toute joliesse décorative. Le piano est souvent préparé, frotté, répété jusqu’à l’obsession. Les motifs tournent, se déplacent lentement, comme des pensées qui reviennent malgré soi, qu’on ne cherche plus à chasser. Il n’y a pas ici de narration émotionnelle, pas de montée cathartique : seulement une présence.
Ce qui frappe, à la réécoute, c’est la manière dont cet album refuse toute dramatisation de la tristesse. Rien n’est appuyé. Les morceaux avancent par micro-variations, par gestes retenus, comme si chaque note vérifiait la solidité du sol avant de s’y poser. On pense parfois au minimalisme contemporain, mais sans la posture conceptuelle : chez Ackroyd, la technique s’efface derrière une éthique de la douceur, presque une morale de l’écoute.
On pourra situer Poppy Ackroyd dans une constellation allant de Nils Frahm à Hania Rani, mais “Escapement” se distingue par son refus de l’esthétique néo-classique prête à l’emploi. Ce disque demande du temps, une écoute attentive, parfois solitaire. Il ne caresse pas. Il tient compagnie. Et c’est précisément ce qui le rend précieux.
Écouté aujourd’hui, café à la main, Escapement ne promet aucune échappée. Le titre est presque ironique : il ne s’agit pas de fuir, mais de demeurer. D’accepter que la musique puisse simplement coexister avec ce qui pèse, sans le résoudre, sans le transformer en récit. Dans un monde saturé de promesses de mieux-être, ce disque rappelle une chose essentielle : parfois, rester dans l’écoute suffit. Et c’est déjà beaucoup.
Poppy Ackroyd “Escapement” (Denovali Records), 2012
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