Disparu à basse fréquence

Disparu à basse fréquence
À la fin des années 90, certains disques sortaient sans demander qu’on les remarque. Publié dans l’angle mort d’un label déjà mythifié, celui-ci refusait le groove, l’instant et la postérité. Une électronique lente, trouble, presque effacée, qui disait moins le futur que le droit de ne pas en avoir.

Aujourd’hui, quand on parle de Mo’ Wax, on parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Une époque sans archivage compulsif, sans storytelling rétroactif, où les labels avançaient à tâtons, parfois à l’aveugle. Mo’ Wax n’était pas encore un mythe figé, mais un champ d’essais. C’est là, dans cet entre-deux instable, qu’apparaît “Contacto Espacial Con El Tercer Sexo“, signé Sukia.

Nous sommes en 1997. Le sillage de Endtroducing… a installé une grammaire, presque une orthodoxie. Mais le label piloté par James Lavelle continue de publier des disques qui refusent la démonstration. Sukia est de ceux-là. Pas de figure publique, pas de manifeste sonore, pas de narration urbaine. Une électronique lente, oblique, qui préfère l’atmosphère à la structure, la tension sourde au groove évident.

Les morceaux avancent comme retenus par quelque chose. Beats étouffés, basses épaisses mais jamais conquérantes, nappes qui semblent flotter entre deux états. La musique ne cherche ni le club ni l’isolement domestique : elle occupe un espace intermédiaire, presque inconfortable. Le titre, volontairement provocateur, promet un contact extraterrestre et sexuel ; le disque, lui, pratique l’esquive. L’érotisme est diffus, mental, jamais spectaculaire. La science-fiction, intérieure, sans futur clinquant.

Rien ici ne cherche l’efficacité. L’électronique est lente, presque pudique. Elle contourne le groove, évite la montée, refuse la résolution. Les séquences semblent conçues pour ne pas aboutir, comme si chaque morceau s’arrêtait volontairement avant de devenir lisible. On est loin de la logique du sample reconnaissable ou du beat signature : tout est nivelé, amorti, maintenu à distance.

Le disque installe un état : quelque chose de moite, d’ambigu, où le corps est présent sans jamais être montré. Une physicalité paradoxale, souterraine, qui passe par les basses plus que par le rythme, par la texture plus que par l’impact. La musique suggère le contact sans jamais le provoquer, maintient l’auditeur dans une attente qui n’est jamais récompensée, ni frustrée.

Le titre, “Contacto Espacial Con El Tercer Sexo“, annonce un imaginaire, mais la musique se garde bien de l’illustrer. Pas de science-fiction spectaculaire, pas de décor futuriste identifiable. Plutôt une sensation d’étrangeté intime, comme si l’altérité évoquée était d’abord intérieure. Le “troisième sexe” n’est pas une figure, encore moins un slogan : c’est un déplacement, une zone floue, un trouble diffus qui traverse tout le disque sans jamais se fixer.

À sa sortie, “Contacto Espacial Con El Tercer Sexo” glisse hors champ. Trop abstrait pour le trip-hop grand public, trop sensuel pour l’IDM austère, trop lent pour les amateurs de beats. Il ne sera ni défendu ni rejeté : simplement ignoré. Le disque circule peu, se perd vite, devient une référence murmurée, un nom noté sur des listes personnelles plutôt que dans les histoires officielles.

À l’époque déjà, il passe quasiment inaperçu. Trop abstrait pour les amateurs de trip-hop narratif, trop sensuel pour l’IDM rigoureuse, trop silencieux pour les clubs. Il ne coche aucune case, et c’est précisément ce qui le condamne à l’invisibilité. Dans un catalogue pourtant réputé pour ses marges, Sukia occupe une marge de plus : celle qu’on ne sait pas défendre, faute de mots ou de contexte.

Aujourd’hui, alors que Mo’ Wax est souvent réduit à une esthétique ou à une poignée de disques canoniques, Sukia rappelle autre chose : un moment où le label acceptait l’ellipse, le flou, la sortie sans lendemain. “Contacto Espacial Con El Tercer Sexo” n’a pas façonné une école. Il n’a pas appelé de suite. Il a existé, brièvement, comme une zone trouble dans un catalogue déjà en train de devenir légende.

Avec le recul, l’album raconte encore autre chose : un moment où Mo’ Wax pouvait se permettre le retrait, le disque sans centre, sans hit, sans volonté de durer. Pas un classique, non. Mais une trace fragile, presque embarrassante, d’une époque où l’électronique osait parfois ne rien promettre. Et où certains disques semblaient accepter, dès leur naissance, l’idée de disparaître. Un disque qui n’a pas non plus fait école, ni généré de postérité directe. Mais qui continue, précisément pour cette raison, d’agir comme un point aveugle, un rappel discret que, derrière la légende Mo’ Wax, il y eut aussi des œuvres conçues pour s’effacer. Des disques qui n’appelaient ni reconnaissance, ni réhabilitation. Juste une écoute attentive, tardive, presque clandestine.

★★★★☆

Sukia “Contacto Espacial Con El Tercer Sexo” (Mo’Wax), 1997

J-Marc Grosdemouge