“The Northern Soul Scene”

“The Northern Soul Scene”
Cette compilation n’a rien d’un simple produit nostalgique aligné sur l’éternel revival sixties. Publiée par Decca Records, elle agit plutôt comme un retour à l’expéditeur : un label historique exhume son propre catalogue pour rappeler, preuves à l’appui, qu’il fut l’un des réservoirs essentiels -parfois involontaires, du mouvement northern soul.

À la fin des années 60 et au début des années 70, quand les clubs du nord de l’Angleterre -du Wigan Casino au Blackpool Mecca- transforment des 45-tours américains obscurs en objets de culte, Decca n’est pas un label “northern” au sens militant du terme. C’est une major, vaste, hétérogène, parfois opportuniste. Mais c’est précisément cette dispersion qui fait aujourd’hui la force de la compilation : on y entend une soul brute, pressée à l’origine sans illusion de tube, et devenue capitale ailleurs, plus tard, sur les pistes cirées du Nord industriel.

La sélection de “Northern Soul Scene” privilégie les mid-tempos survoltés, les lignes de basse galopantes, les cuivres secs, les voix tendues jusqu’à la rupture -tout ce que les DJs northern ont toujours recherché : de l’urgence, de la sueur, un battement cardiaque constant autour des 120-130 BPM. On y croise des noms longtemps restés dans l’ombre, parfois crédités d’un seul single, mais dont l’impact fut immense dans les clubs : des morceaux conçus pour la radio américaine et recyclés, presque accidentellement, en carburant pour danseurs obsessionnels.

Contrairement à certaines compilations plus tardives, trop soucieuses de pédagogie ou de surplomb historique, celle-ci reste fonctionnelle, presque austère. Pas de remix, pas de réécriture du mythe : les titres sont livrés dans leur forme originelle, souvent en mono, avec cette patine sonore qui fait toute la différence. On entend la fragilité des prises, la compression parfois brutale, mais aussi cette tension qui distingue la northern soul de la soul “de salon” ou du crossover policé.

En 1998, alors que la culture DJ britannique redécouvre les racines vinyles (drum’n’bass, rare groove, deep funk), cette compilation arrive à point nommé. Elle rappelle que le mouvement n’était ni un genre figé ni un folklore régional, mais une culture de la sélection, du digging acharné, de la danse comme discipline quasi religieuse. Decca, en ouvrant ses coffres, ne sanctifie pas : elle documente.

Vingt-cinq ans plus tard, la compilation conserve cette vertu rare : elle ne raconte pas la northern soul, elle la fait circuler. Un disque de transmission plus que de commémoration, où l’histoire passe par le corps avant de passer par le discours.

★★★★☆

The Northern Soul Scene“, 1 CD (Decca/PolyGram), 1998

Frankie & Johnny “I’ll hold you” / David Essex “So-called loving” / The Flirtations “Nothing but a heartache” / Fearns Brass Foundry “Don’t change it” / Clyde McPhatter “Baby you got it” / Micky Moonshine “Name it you got it” / Ronnie Jones “My love” / The Fantastics “Ask the lonely” / Tom Jones “Stop breaking my heart” / Billie Davis “Billy sunshine” / Amen Corner “Ou love (is in the pocket)” / Danny Williams “Whose little girl are you” / Eyes of blue “Heart trouble” / Bobby Hanna “Everybody needs love” / Dave Berry “Picture me gone” / John E. Paul “I wanna know” / Elkie Brooks “The way you do the things you do” / Jon Gunn “I just made up my mind” / Adrienne Posta “Something beautiful” / Brotherhood of Man “Reach out your hand” / Sonny Childe “Giving up on love” / Truly Smith “My smile is just a frown (turned upside down)” / Stevie Kimble “All the time in the world” / Tony Newman “Let the good times roll” / The Bats “Listen to my heart” 

J-Marc Grosdemouge