Le malaise bien au chaud

Le malaise bien au chaud
Derrière son trait faussement léger et son succès critique, “Au-dedans” raconte moins la solitude contemporaine qu’une certaine manière, très occidentale et masculine, de la mettre en récit. Un album sensible, oui, mais aussi un objet très maîtrisé, qui dit autant ce qu’il montre que ce qu’il évite soigneusement.

Au-dedans suit Nick, trentenaire londonien, dessinateur pour un magazine, socialement intégré, professionnellement stable, mais intérieurement en décalage constant. Will McPhail installe son récit sur un mode familier : la distance entre ce que l’on montre et ce que l’on ressent, entre les conversations banales et les pensées qui débordent. Le dispositif graphique est connu, presque confortable : alternance de strips en noir et blanc, économie de dialogues, surgissements ponctuels de grandes planches en couleur pour matérialiser l’affect.

C’est là que le livre touche juste, mais aussi là qu’il commence à se refermer sur lui-même. McPhail excelle dans la mise en scène du malaise discret, de la phrase qu’on n’ose pas dire, du lien social vécu comme une succession de rôles à tenir. Son dessin, héritier assumé du cartoon anglo-saxon, donne au quotidien une lisibilité immédiate, presque trop. Tout est clair, lisible, empathique. Peut-être même un peu trop.

Car “Au-dedans” n’est pas tant un livre sur la solitude qu’un livre sur la difficulté à en sortir quand on en connaît déjà tous les codes. Nick ne manque ni de travail, ni d’amis, ni de capital culturel. Sa crise est réelle, mais elle reste située. Le monde extérieur, lui, demeure largement hors champ. Le récit préfère l’introspection à la friction, le ressenti à la confrontation. Ce choix n’est pas illégitime, mais il circonscrit fortement le territoire émotionnel du livre.

La grande réussite de McPhail tient à sa capacité à visualiser l’indicible. Les planches en couleur, qui explosent littéralement le cadre du strip, donnent chair à l’anxiété, à la tristesse diffuse, à la peur de ne pas être à la hauteur. Mais cette virtuosité graphique agit aussi comme un amortisseur. Là où le réel pourrait mordre, le dessin enveloppe, apaise, rend la douleur presque élégante.

On comprend alors pourquoi cet ouvrage a rencontré un tel écho. C’est un livre profondément accessible, rassurant même dans sa mélancolie. Il offre une reconnaissance immédiate à un lectorat qui se reconnaît dans cette fatigue douce, dans cette impression d’être à côté de sa propre vie. Mais il pose aussi une question plus inconfortable : que devient la bande dessinée contemporaine quand elle confond justesse émotionnelle et zone de confort ?

Au-dedans est un album sincère, maîtrisé, souvent touchant. Il mérite son succès, mais il mérite aussi qu’on le lise avec un léger pas de côté. Comme le portrait précis d’un état intérieur, certes, mais aussi comme le symptôme d’une BD contemporaine qui regarde beaucoup en elle-même, parfois au risque d’oublier ce qui la heurte de l’extérieur.

★★★★☆

Will McPhail “Au dedans“‘ (404 Editions), 2025

Théo Delmas

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