Danser dans sa bulle
Body Language signe un disque élégamment situé entre disco, R&B et électronique, à l’intérieur d’une scène new-yorkaise qui préfère étirer ses formes plutôt que les faire exploser. Un album de groove maîtrisé, porté par Om Records, qui dit beaucoup d’une époque où l’indie apprend à durer.
Il y a, dans “Grammar“, quelque chose de typiquement de notre époque : une musique de danse qui ne cherche ni la rupture ni la déflagration, mais l’équilibre. Un disque qui avance à l’intérieur d’un cadre bien identifié -indie, électronique, sensuel- et qui teste doucement la résistance de ses parois.
Body Language, qui sort là son premier album, est un groupe né à la fin des années 2000 à Hartford (Connecticut), puis rapidement déplacé à Brooklyn, où il trouve sa vitesse de croisière. Matthew Young, Grant Wheeler, Angelica Bess et Ian Chang développent une pop électronique chantée, nourrie de disco, de R&B et de house, pensée autant pour le club que pour l’écoute domestique. Une musique qui assume la danse, mais sans jamais s’y dissoudre complètement.
Sur ces onze titres, tout est affaire de mesure. Les grooves sont souples, les textures propres, les morceaux construits avec un vrai sens de la chanson. La voix d’Angelica Bess ne surjoue jamais l’émotion : elle glisse, s’installe, suggère. Les textes parlent de relations, de désir, d’incertitudes affectives — pas de nuits mythifiées ni d’hédonisme caricatural. Le corps est présent, mais à hauteur humaine.
Cette position intermédiaire, le groupe la résume lui-même en une formule éclairante : leur musique évoluerait dans une “bulle indie-disco”, qu’ils chercheraient à étirer sans la faire éclater. La phrase dit bien ce que “Grammar” fait et ce qu’il ne fait pas. Body Language ne prétend pas sortir de son milieu, ni le dynamiter. Le disque préfère pousser les genres à leurs limites acceptables : rendre le R&B plus électronique, l’électronique plus pop, la disco plus intime.
Ce choix esthétique trouve un prolongement logique dans son label. Publié par Om Records, cet album s’inscrit dans l’histoire d’une maison fondée à San Francisco au milieu des années 1990, d’abord ancrée dans la house et le downtempo, et longtemps associée à une électronique chaleureuse, fonctionnelle, sans radicalité théorique. Om Records n’a jamais été un label de rupture : plutôt un espace de circulation entre club, soul, pop et hip-hop, attentif au groove, à la qualité sonore, à la durée.
Body Language y trouve un cadre cohérent. Om ne pousse pas le groupe à se durcir ni à se conceptualiser ; le label accompagne cette danse « bien située », élégante, exportable, pensée pour durer. “Grammar” devient alors un disque parfaitement inscrit dans son époque : ni manifeste, ni objet underground, mais une proposition solide, incarnée, à l’aise dans un monde où l’indie a cessé de vouloir rompre pour apprendre à s’installer. En 2013, danser peut encore vouloir dire cela : rester dans la bulle, en éprouver les limites, et faire de cette tension -légère, contrôlée, une esthétique à part entière. A défaut de faire exploser le cadre, “Grammar” le fait doucement vibrer.
Body Language “Grammar” (Om Records), 2013
