Lire l’indicible

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Avec “Triste tigre, Neige Sinno refuse les récits réparateurs et les mises en forme attendues de la violence sexuelle. Ni témoignage cathartique ni manifeste, le livre explore ce que la littérature peut -et surtout ne peut pas- face à l’inceste, en faisant de la lecture elle-même un terrain de trouble.

Disons-le d’emblée : ce livre, ce ne s’inscrit pas dans la lignée des récits de résilience. Dès ses premières pages, Neige Sinno en récuse les codes : pas de trajectoire ascendante, pas de clôture, pas de promesse de réparation. Le texte, paru en 2023 chez P.O.L puis en Folio, avance au contraire dans une zone de défiance permanente : envers le langage, envers les attentes du lecteur, envers l’idée même que raconter puisse suffire.

L’écriture procède par fragments, reprises, déplacements. Cette forme n’a rien d’un effet stylistique : elle matérialise l’impossibilité d’un récit continu. Sinno ne cherche pas à restituer une expérience, mais à en examiner les conditions de dicibilité. La langue est précise, tenue, parfois presque clinique. Elle ne produit pas l’émotion, elle en déjoue les mécanismes.

La singularité du livre tient aussi à sa dimension explicitement littéraire. “Triste tigre” est traversé par une bibliothèque interrogée à vif : Kafka, Nabokov, Ernaux, Morrison. “Lolita” n’est pas citée comme référence, mais comme problème. Lire devient un acte chargé, jamais innocent. Sinno ne sacralise pas les œuvres : elle en ausculte les angles morts, les violences symboliques, les effets de légitimation possibles.

Ce geste critique s’accompagne d’un refus net de toute héroïsation. La survivante n’est pas une figure exemplaire. La survie n’est ni un récit ni une victoire, mais un état instable, souvent décevant, parfois contradictoire. En se tenant à distance du “nous”, du slogan, du message, Sinno confère au texte une portée politique paradoxale : d’autant plus forte qu’elle n’est jamais déclarée.

Livre exigeant, parfois inconfortable, “Triste tigre” ne fonctionne ni comme un manifeste ni comme un témoignage édifiant. Il agit plutôt comme une épreuve de lecture. Une question posée sans détour au lecteur : que faisons-nous de la littérature lorsqu’elle ne console pas, lorsqu’elle ne répare pas, lorsqu’elle se contente -radicalement- de penser ?

★★★★☆

Neige Sinno “Triste tigre” (Folio), 2025

Clémence Marceau

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