Ralentir quand tout accélère
En 1983, la France découvrait le TGV et le Minitel. Chris Rea, lui, levait le pied. Paru sans bruit, “Water Sign” est un album longtemps resté sans récit, éclipsé par les succès à venir. Une œuvre de transition, discrète et essentielle, à réécouter aujourd’hui pour comprendre comment le chanteur britannique a trouvé sa vraie vitesse.
Au moment de “Water Sign“, Chris Rea est déjà connu au Royaume-Uni, sans être central : songwriter identifié, régulièrement diffusé, mais en marge des grandes narrations de l’époque. Trop blues pour la new wave, trop retenu pour la pop triomphante, il avance à côté du tempo dominant.
En France, le nom Chris Rea circule surtout dans les imports, repéré par fragments : un single qui passe à la radio, une présence diffuse dans les bacs, mais sans récit critique stabilisé. Il n’est ni une figure rock, ni un crooner installé, ni un bluesman identifié. La presse française ne s’est pas encore emparée de lui comme d’un personnage. L’album sort donc sans mode d’emploi, sans discours d’accompagnement — et finit par glisser entre les lignes.
1983, dans l’Hexagone, est une année saturée de récits. Le premier septennat de François Mitterrand est entré dans sa phase de rigueur, le mot “désillusion” commence à circuler, et le pays se projette dans un futur technologique qu’il imagine radieux. Le Train à Grande Vitesse s’impose comme symbole de vitesse et de modernité, le Minitel entre dans les foyers, promettant une révolution des usages. Tout accélère, tout s’annonce.
Dans ce contexte, “Water Sign” est presque hors-sujet. Chris Rea, lui, ralentit. Là où l’époque glorifie l’élan, la performance, la projection, il propose des chansons en demi-teinte, aux tempos étirés, traversées par une mélancolie sourde. Rien n’y est spectaculaire. La guitare slide ne brille pas, elle suinte. La voix ne proclame rien, elle raconte à voix basse.
À l’écoute, le disque surprend par sa lenteur assumée. Les tempos se relâchent, les arrangements s’aèrent, la guitare slide devient un instrument de commentaire plus que de démonstration. Des morceaux comme “Let It Loose” ou “I Can Hear Your Heartbeat” installent une atmosphère humide, nocturne, presque immobile. Rien ne cherche l’accroche immédiate. Tout repose sur la durée, sur l’impression laissée après coup. Tout n’est pas également affranchi des codes de l’époque. “Hey You”, avec sa production typée début des années 80, sonne aujourd’hui plus datée. Mais ce léger vieillissement dit aussi la vérité du disque : “Water Sign” est un album de transition, pris entre deux vitesses. Il contient encore les réflexes d’un système, tout en laissant apparaître le désir très net de s’en extraire.
C’est ce décalage qui le rend passionnant à réécouter aujourd’hui. Dans une France fascinée par la rapidité, la technologie et les récits d’avenir, Chris Rea propose déjà l’inverse : une musique de retrait, d’intériorité, de demi-teinte. Il ralentit sans le théoriser, sans en faire un geste. Il le fait parce qu’il ne sait pas faire autrement. Ni classique immédiat ni disque à tubes, “Water Sign” est un album de seuil. Un disque sorti trop tôt pour être compris ici, mais essentiel pour comprendre comment Chris Rea a trouvé sa vraie vitesse. Pendant que la France accélérait, lui apprenait déjà à lever le pied.
★★★☆☆
Chris Rea “Water Sign” (Magnet), 1983
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