Jonny L “Sawtooth”
Sorti en pleine explosion drum & bass, cet album est un ovni. Jonny L ne fait pas du jungle festif, il construit une musique sombre, mécanique, presque industrielle. Là où Goldie vise l’opéra urbain et Roni Size injecte du jazz, lui sculpte un son métallique et glacial.
“Sawtooth” arrive en pleine explosion médiatique et créative de la drum & bass britannique -au moment où Roni Size & Reprazent remportent le Mercury Prize avec “New Forms“ et où l’“Amen break” envahit la pop culture. Et c’est un ovni. Jonny L ne joue pas à répéter la jungle festive qui règne dans les raves ou sur les radios pirates ; il construit une musique sombre, mécanique, presque industrielle, qui fait vaciller les repères du genre. Là où Goldie vise l’opéra urbain et Roni Size injecte du jazz organique, Jonny L sculpte un son métallique, glacial et méthodique, héritier à la fois du techstep abrasif et des influences techno‑électro des années 80.
Dès “Piper“, qui restera le morceau le plus culte de l’album et un single extrême malgré son succès à l’époque, on plonge dans un labyrinthe de basses sinistres et de beats rigides, presque chirurgicaux. Ce titre, réédité et remixé par des figures de la scène électronique contemporaine (Overmono, Powell, Zomby…), prouve la longévité et l’influence de cette esthétique froide.
Mais Sawtooth ne se résume pas à un seul tube : “Tychonic Cycle” et “Obedience” prolongent cette tension, leurs textures complexes jouant de contrastes entre atmosphères presque cinétiques et ruptures de rythme. D’autres titres couvrent vers des paysages électroniques plus méditatifs, hommage discret aux racines techno de Motor City, tandis que “Wish U Had Something“ flirte parfois avec des sonorités proches du liquid funk naissant ou d’une drum & bass plus chaude, avant de plonger de nouveau dans le cœur dur et glacial de l’album.
Sans chercher la lumière à tout prix ni la flamboyance orchestrale, “Sawtooth” reste un disque de science‑fiction, un cauchemar numérique aux textures abrasives, qui joue davantage de la clarté glacée que de la chaleur des couleurs. Production chirurgicale, basses obsédantes, espace sonore tendu forment un mur sonore unique à l’époque, une pierre angulaire influente dans l’évolution du techstep et du d’n’b plus abstrait, repoussant les limites attendues du genre. Aujourd’hui encore, “Sawtooth” sonne futuriste et charnière, non seulement comme un témoignage de son temps, mais comme un jalon essentiel pour les esthétiques électroniques qui suivront.
★★★☆☆
Jonny L “Sawtooth”, 1 CD (XL Recordings), 1997
Wish U Had Something / Treading / Piper / S4 / Moving Thru Air / Obedience / Tychonic Cycle / Two of Us / Hurt You So
