L’Italien qui murmurait à l’oreille des anges

L’Italien qui murmurait à l’oreille des anges
Dans les années 70-80, Angelo Branduardi était ce ménestrel intemporel qui nous embarquait dans des temps immémoriaux, entre enluminures et danses médiévales, réconciliant les familles autour de son folk envoûtant. “La Demoiselle” flotte hors du temps. Les contes et la musique s’y confondent, portés par une voix douce et des arrangements délicats.

J’ai une théorie sur les familles françaises dans les années 70 et 80. Il y avait celles où l’on écoutait Anne Sylvestre parler d’avortement (Non, tu n’as pas de nom“) et celles qui écoutaient Mannick, qui n’en parlait pas. Celles qui croyaient au ciel et celles qui n’y croyaient pas. Et puis il y avait celles qui avaient un disque d’Angelo Branduardi pour réconcilier tout le monde.

On ne savait pas trop d’où il venait, cet Italien aux airs de ménestrel, avec sa voix douce et son violon ensorcelé. On avait pu le découvrir sautillant tel un cabri dans “Le Grand Echiquier” de Jacques Chancel, il chantait des histoires de princesses et de sortilèges, de fées et d’ombres dansantes. Des mélodies anciennes, comme des comptines perdues venues du fond des âges, qui pouvaient aussi bien évoquer la Renaissance que la folk britannique.

Et “La Demoiselle“, version française de “La Pulce d’Acqua” sortie en 1979, en est l’un des plus beaux exemples. Un album qui flotte entre les époques, comme s’il appartenait à un monde parallèle, où les contes et la musique se confondent. Dès les premières notes, on est ailleurs avec “Bal en fa dièse mineur” qui commence en mode drone, puis par des percussions médiévales que ne refusreaient pas Dead Can Dance. “Le Cerisier” évolue dans un registre pop seventies aux accentes de pastourelle. “La Demoiselle“, la chanson titre, a ce parfum d’innocence et de mystère, une danse médiévale illuminée par la voix de Branduardi, fine et rêveuse. Il y a du Donovan là-dedans, du Pentangle, un peu de Fairport Convention, mais transposé dans un imaginaire italien qui rappelle les enluminures et les troubadours.

Puis viennent ces petites merveilles : “Confession d’un malandrin“, où le personnage principal se repend sans trop y croire, ou encore “Ballade de l’amour aveugle“, qui aurait pu figurer sur la BO d’un film de Bresson ou de Rohmer. Les arrangements sont somptueux, sans jamais tomber dans l’excès. Tout est feutré, tissé avec délicatesse : flûtes pastorales, guitares en arpèges, violons célestes.

Il y a surtout cette façon qu’a Branduardi de raconter ses histoires, comme un grand frère penché sur le berceau d’un enfant, les yeux malicieux, un sourire en coin. Son chant, presque susurré, évite le piège du lyrisme excessif. Tout est suggéré, effleuré, comme dans ces “Rides de la lune”, fable animalière.

Évidemment, cet album appartient à une époque révolue, celle où triomphaient Ange, Stivell et Malicorne, où l’on pouvait encore écouter une musique inspirée du passé sans passer pour un illuminé ou un nostalgique. Branduardi, lui, est resté fidèle à sa quête, poursuivant son chemin entre folk et musique classique, loin des modes, comme un enchanteur qui n’a pas compris que le monde avait changé.

Il n’y a plus beaucoup de familles qui écoutent Branduardi aujourd’hui, Jacques Chancel n’est plus mais on a rélancé son “Grand Echiquier”. Mais parfois, au détour d’un vide-grenier ou d’une bibliothèque municipale, on tombe sur un vieux vinyle de “La Demoiselle“, et on se surprend à le glisser sur la platine. Alors, l’espace d’un instant, on retrouve cette sensation d’enfance : celle d’être dans une voiture, en route vers des vacances lointaines, le regard perdu dans les nuages, pendant qu’un Italien murmure des histoires à l’oreille des anges.

★★★★☆

Angelo Branduardi “La demoiselle” (1979)

Bal en fa dièse mineur / Le Cerisier / Naissance d’un lac / En avant l’aventure / Le Serment du marin / La Demoiselle / L’Épouse dérobée / Les Rides de la Lune / La Belle Dame sans merci

J-Marc Grosdemouge

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