Anthony Manning et les îlots de plastique rose

Anthony Manning et les îlots de plastique rose
Cet album pourrait passer pour un objet venu d’une autre planète, mais son étrangeté est étrangement rassurante. Anthony Manning, électron libre de l’IDM britannique, transforme la boîte à rythmes Roland R‑8 en instrument d’orfèvre : chaque clic, chaque battement semble mûri au microscope, recomposé, retourné sur lui-même jusqu’à ce que le geste mécanique devienne organique.

L’album doit son titre à l’installation “Surrounded Islands” de Christo et Jeanne‑Claude, dans laquelle des îlots sont entourés de toile rose flottante. C’est en lisant à propos de cette œuvre que Manning a retenu la combinaison de mots qui serait son titre. Il ne suit ni couplet ni refrain, mais se déploie comme un paysage abstrait en cinq segments.

Stop motion sonore

On y marche pieds nus sur un sol de plastique rose et de sons cristallins, entre nappes de synthé irisées et percussions fractales, toujours à la lisière de l’ambient et du glitch. L’effet est hypnotique : on se surprend à écouter le souffle d’un accord comme on respirerait l’air d’une ville inconnue. Manning a décrit la création comme comparable à de l’animation stop‑motion sonore : des semaines à ajuster au détail près chaque morceau.

Il y a quelque chose de méditatif et de tactile dans cette musique ; chaque détail, chaque micro-variation, invite à une écoute attentive, presque contemplative. Et pourtant, derrière cette rigueur, Manning laisse place à l’imprévisible : des motifs se répètent, se dissolvent, réapparaissent ailleurs, comme des îlots de mémoire flottant dans un océan synthétique.

Pour qui s’aventure dans les marges de l’IDM, “Islets in Pink Polypropylene” est une révélation. Loin des démonstrations techniques de ses contemporains, l’album brille par son humanité masquée dans le plastique et le métal, un petit trésor à écouter seul, casque sur les oreilles, pour sentir le monde rétrécir et s’étirer au rythme des pulsations électroniques.

★★★☆☆

Anthony Manning “Islets in Pink Polypropylene” (Irdial Discs), 1994

Alain Cattet