Burial, ce qui reste quand tout s’éteint

Burial, ce qui reste quand tout s’éteint
Avec “Untrue“, son deuxième album, Burial transforme la noirceur urbaine en matière sensible. Une musique de pluie nocturne, de voix fantomatiques et de basses qui ne frappent plus, mais enveloppent. Un disque qui s’écoute comme on traverse une ville endormie, porté par la mélancolie diffuse de ce qui a déjà disparu.

En écoutant ce deuxième album de Burial, on ne peut s’empêcher de penser à Photek qui, il y a dix ans, sortait l’album “Modus Operandi”, un album sombre et acéré, aux rythmiques tranchantes. “Untrue” est un parfait négatif de “Modus Operanti” : même noirceur, mais ici la basse n’est plus une arme, mais une caresse spectrale. Là où Photek frappait comme un scalpel, Burial murmure comme un fantôme. Dès les premières notes de Untrue, c’est une plongée dans une pluie nocturne qui ne s’arrête jamais. On entend des échos de stations de métro désertées, des fragments de voix volés à des inconnus, distordus comme des souvenirs brisés. La basse, omniprésente, pulse doucement, un battement de cœur qui guide l’auditeur dans ce labyrinthe sonore.

Il est difficile de dire d’où vient exactement Burial. Pas seulement parce qu’on ne connaît que peu de choses sur l’homme : William Bevan, sud de Londres, discret jusqu’à l’effacement. Mais parce que sa musique semble venir d’un entre-deux, un lieu où les frontières sont floues : entre la ville et le vide, entre la fête et son lendemain, entre l’intime et l’universel. “Untrue“, son deuxième album, sorti en novembre 2007, est de ces disques qui n’ont pas besoin de se déclarer chefs-d’œuvre. Ils s’imposent avec une évidence feutrée, comme une ombre qui s’allonge sur une rue déserte.

Les morceaux s’enchaînent comme autant de fragments d’un rêve lucide. À l’époque, on parlait encore beaucoup de dubstep, ce mouvement né dans les clubs londoniens, où la basse était à la fois un refuge et une arme de destruction massive. Burial, lui, semble en détourner l’énergie pour tisser une mélancolie qui touche à l’essence même de l’humain. Là où Modus Operandi” de Photek, dix ans plus tôt, était une lame chirurgicale, “Untrue” est une brume qui s’insinue dans chaque recoin.

Des voix fantomatiques habitent l’album, mais ce ne sont pas vraiment des voix : ce sont des spectres, des échantillons triturés, ralentis, poussés jusqu’à leur limite. Elles viennent d’anciens morceaux R&B, de chants presque oubliés. Ces voix ne parlent pas, elles soupirent, pleurent, espèrent. Sur “Archangel”, l’un des sommets de l’album, la ligne vocale semble répéter en boucle une confession trop lourde pour être dite autrement. On écoute et on se demande : est-ce une prière ou un appel au secours ? Peut-être les deux.

Le processus de création de “Untrue” reste aussi mystérieux que son auteur. Burial aurait conçu l’album avec des logiciels amateurs, sur un vieil ordinateur, dans une chambre où la seule lumière venait d’un écran vacillant. Pas de studio dernier cri, pas de collaborateurs prestigieux : juste un type et ses souvenirs, qui joue avec des samples comme un alchimiste avec ses fioles. Et pourtant, le résultat est d’une précision qui laisse sans voix. La critique ne s’y est pas trompée. Cet album a été acclamé par Pitchfork, le “NME”, et bien d’autres comme une œuvre qui transcendait son époque et son genre. Les ventes, modestes au départ, ont suivi – une ironie délicieuse pour un disque si introspectif. Pas de tournée pour défendre l’album : Burial n’est pas de ceux qui s’exhibent. Le mystère a fait partie du mythe, renforcé par sa nomination au Mercury Prize et son absence calculée des projecteurs.

Et cette fin… Elle ne vient pas. “Untrue” est un disque qui ne se termine jamais vraiment. Il continue de résonner bien après l’écoute, dans le claquement d’un métro, la rumeur d’une foule ou l’écho d’une pluie sur l’asphalte. C’est un album qui nous rappelle que parfois, la beauté naît dans les interstices, dans ce qui reste lorsqu’on croit tout avoir perdu.

★★★★★

Burial, “Untrue” (Hyperdub), 2007)

Alain Cattet