L’électronique contemplative d’Arovane
Publié en 2000 par Uwe Zahn sous l’alias Arovane, sur le label berlinois City Centre Offices, l’album s’est toujours tenu à distance respectable des démonstrations de force de l’IDM de l’époque. Pas de surenchère rythmique, pas de glitch comme trophée, mais une patience rare, presque désuète : laisser le son respirer, attendre que quelque chose affleure.
À la charnière du millénaire, alors que l’électronique intelligente rivalise de complexité (Autechre en tête, Warp en dogme), “Tides” choisit le contrechamp. Des mélodies modestes, souvent jouées sur un spinet ou un clavier aux timbres volontairement fragiles, des rythmiques assouplies jusqu’à frôler l’effacement, et surtout un travail de texture qui évoque moins la machine que le paysage. La mer, en l’occurrence : Zahn a enregistré des sons sur la côte française, intégrés sans folklore ni carte postale, comme une mémoire diffuse plutôt qu’un décor sonore explicite.
Ce qui frappe, plus de vingt ans après, c’est la cohérence de l’ensemble. “Tides” ne s’écoute pas piste par piste, mais comme un flux continu, un album pensé dans sa durée, chose déjà en voie de disparition à l’époque, devenue presque militante aujourd’hui. “Theme” pose d’emblée cette esthétique de la retenue : quelques notes répétées, une rythmique qui semble hésiter à naître, puis se stabilise sans jamais s’imposer. Plus loin, “Seaside” ou “Deauville” confirment cette impression d’électronique impressionniste, attentive aux micro-variations, aux silences autant qu’aux sons.
Arovane ne cherche jamais l’extase. Tides est un disque de seuils, de transitions, d’états intermédiaires, ni tout à fait ambient, ni réellement IDM au sens orthodoxe. C’est précisément ce flottement qui lui donne sa force. Là où d’autres albums du genre ont vieilli, prisonniers de leurs outils ou de leurs effets, “Tides” conserve une étonnante fraîcheur, presque une innocence. On y entend moins une époque qu’une attitude : celle d’un musicien qui préfère l’émotion à la performance, la suggestion à l’impact.
Souvent cité, rarement commenté en profondeur, “Tides” est devenu avec le temps un disque-refuge, redécouvert à intervalles réguliers par celles et ceux qui cherchent dans l’électronique autre chose qu’un carburant fonctionnel. Un album qui n’élève jamais la voix, mais qui, à force de murmurer juste, finit par s’imposer durablement. Premier disque de l’année, et déjà un rappel salutaire : parfois, le plus radical, c’est de ralentir.
★★★★☆
Arovane “Tides” (City Centre Offices), 2000. L’album a été remasterisé en 2022 (voir le Bandcamp d’Arovane).
