L’intemporel futur de The Future Sound of London

L’intemporel futur de The Future Sound of London

Voici un disque dont le présent a enfin rattrapé les obsessions. En 1996, “Dead Cities” ressemblait à une carte postale envoyée depuis un futur qui n’existait pas encore : villes fantômes, machines en roue libre, voix humaines dissoutes dans les circuits, rythmes cassés comme des transmissions radio captées depuis un monde en train de s’éteindre. Tout ça un an avant “OK Computer”, qui est devenu un disque majeur. Trente ans plus tard, l’étrange n’est plus tellement ce disque de FSOl, c’est de constater à quel point son monde nous ressemble.

On avait peut-être trop vite rangé The Future Sound of London dans la grande armoire de l’electronica des années 90, entre ambient techno, IDM et cyberpunk de luxe. Après “Lifeforms“, chef-d’œuvre dont la réputation a fini par écraser une partie de la discographie du duo, “Dead Cities” mérite pourtant d’être ressorti. Pas seulement parce qu’il demeure une formidable machine électronique, mais parce que son imaginaire a cessé de ressembler à de la science-fiction.

Brian Dougans et Garry Cobain n’ont jamais vraiment fait de la musique électronique “propre”. Leur truc, c’est la collision : breakbeats, ambient, techno, hip-hop, voix découpées, guitares, nappes et bruitages s’empilent jusqu’à produire quelque chose qui ressemble moins à une composition traditionnelle qu’à une ville construite avec des morceaux de villes disparues. Le tracklisting lui-même semble raconter une descente.

Parmi tous, “We Have Explosive” est évidemment l’un des sommets de Dead Cities, mais il est aussi devenu indissociable d’un autre objet culturel de 1996 : “WipE’out 2097“. Le jeu de Psygnosis avait compris avant beaucoup d’autres que la musique électronique pouvait devenir une architecture à part entière de l’expérience vidéoludique. Sur sa bande-son, FSOL côtoient The Chemical Brothers, Fluke, Underworld, Photek et The Prodigy.

Ce n’est pas un détail amusant pour nostalgiques de la PlayStation. C’est presque la clef du disque. Parce que Dead Cities et WipE’out” 2097 ont fabriqué, à quelques mois d’intervalle, le même futur. Un futur de vitesse, de béton, d’interfaces, de machines et de villes transformées en circuits. WipE’out” le donnait à voir et à éprouver à plusieurs centaines de kilomètres-heure ; FSOL le faisait entrer dans la tête. Dans les deux cas, le futur n’avait rien de la promesse technologique radieuse que vendait alors la culture numérique. Il était froid, saturé, légèrement hostile.

C’est ce qui rend “Dead Cities” si étonnamment contemporain. En 1996, son titre pouvait encore sembler métaphorique. Aujourd’hui, les villes mortes de FSOL sont partout dans notre imaginaire : architectures sans habitants, écrans qui remplacent les fenêtres, flux permanents, machines qui parlent entre elles, individus connectés en permanence mais enfermés dans leur propre bulle. L’album n’avait évidemment rien prédit avec précision. Mais il avait capté une sensation : celle d’un monde où la technologie accélère plus vite que notre capacité à lui donner un sens.

Et musicalement, il n’a pas tant vieilli que ça. Là où une bonne partie de l’electronica 90s peut aujourd’hui sonner comme une démonstration de matériel vintage, “Dead Cities” conserve quelque chose de profondément organique. Les machines y semblent presque malades. Les beats respirent, déraillent, repartent. Les voix ne racontent pas une histoire : elles apparaissent comme des souvenirs dont on aurait perdu la provenance. Même « My Kingdom », l’un des morceaux les plus immédiatement séduisants du disque, conserve cette mélancolie étrange. « Max », avec son piano, rappelle aussi que FSOL ne sont jamais très loin d’une forme de musique contemporaine expérimentale. Le disque peut passer d’un breakbeat massif à une séquence presque abstraite sans demander la permission.

J-Marc Grosdemouge

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