Bassvictim : la nostalgie passée dans une centrifugeuse

Bassvictim : la nostalgie passée dans une centrifugeuse
Avec cet album, le duo londonien Bassvictim transforme les sons du premier quart de siècle et des premières années internet en une musique de club à la fois crade, euphorique et furieusement contemporaine. Basspunk ne ressuscite pas les années 2010. Il les passe au broyeur et en fait du présent. Un disque qui semble avoir été fabriqué dans les décombres d’une rave.

Basspunk. Sortez vos cahier, prenez des notes. Pas vraiment un genre, plutôt une déclaration d’intention. : la basse comme matière première, le punk comme attitude, et entre les deux tout ce que la musique électronique contemporaine a pu ramasser sur son passage : dubstep, electroclash, rave, hyperpop, Eurodance, productions saturées et culture internet. Bassvictim ne cherche pas particulièrement à choisir. Le duo londonien préfère tout faire rentrer dans la même machine et voir ce qui en sort.

Derrière Bassvictim, on trouve la chanteuse et compositrice Maria Manow et le producteur Ike Clateman, qui se rencontrent en 2022 alors qu’ils étudient tous les deux à Goldsmiths. Ils se croisent d’abord à Berlin, où le courant ne passe pas franchement. Quelques mois plus tard, ils se retrouvent devant le club Peckham Audio, à Londres. Cette fois, l’idée d’un groupe surgit. Le nom Bassvictim viendra d’une soirée où Clateman, écrasé par un sound system trop puissant, note dans son téléphone des formules comme « bass torture » avant d’arriver à « bass victim ». Le lendemain, ils enregistrent “Air on a G String“. Le titre donne déjà la méthode : prendre Bach, lui coller une basse monstrueuse, faire intervenir une voix qui oscille entre sensualité, provocation et absurdité, puis pousser le tout suffisamment loin pour que la frontière entre morceau de club et gag internet commence à se brouiller.

Pas peur du mauvais goût

C’est précisément ce qui rend “Basspunk” aussi réjouissant. Bassvictim n’a pas peur du mauvais goût. Ou plutôt : le duo sait que le mauvais goût peut devenir une esthétique dès lors qu’on cesse de chercher à le dissimuler. Les synthés brillent trop fort, les basses prennent trop de place, les voix semblent parfois sorties d’un ordinateur qui aurait mal digéré une rave, et les morceaux avancent avec cette assurance particulière des musiques qui n’ont aucune intention de demander la permission.

Basspunk” ressemble à une reconstitution de souvenirs de club passés dans une centrifugeuse internet : dubstep, electroclash, Eurodance, witch house, hyperpop, mais aussi cette manière très contemporaine de produire quelque chose qui semble à la fois cheap, agressif, drôle et incroyablement efficace.

Air on a G String” en est évidemment le meilleur exemple, mais le reste du disque prolonge cette logique. “As Long As“, “Flop“, “I Like It” ou “Canary Wharf drift” naviguent dans cette zone où le club devient presque un espace mental. La production peut évoquer le dubstep et ses infrabasses, l’electroclash dans son goût pour la pose et la provocation, ou encore cette culture rave des années 2010 qui a fini par contaminer Internet tout entier. “Basspunk” ne cite pourtant pas ces influences comme un groupe qui ferait consciencieusement ses devoirs de nostalgie. Il les mâche, les déforme et les recrache.

C’est là que le disque devient plus intéressant qu’un simple exercice de revival. Bassvictim appartient évidemment à une génération qui regarde beaucoup vers les années 2000 et 2010. L’esthétique indie sleaze, les vieux sons de club, les images volontairement cheap, le goût pour le maximalisme et une certaine désinvolture ont largement ressurgi dans les scènes électroniques londoniennes. Mais Basspunk ne ressemble pas à une reconstitution historique. Le disque donne plutôt l’impression que quelqu’un a retrouvé un vieux disque dur rempli de MP3, de souvenirs de soirées et de vidéos YouTube, puis a décidé de tout transformer en musique.

La nostalgie n’est pas ici une destination. C’est une matière combustible.

Le plus amusant est que Bassvictim semble avoir compris quelque chose que beaucoup de revivalistes oublient : une époque ne revient jamais exactement comme elle était. Elle revient filtrée par ce qui s’est passé entre-temps. Le dubstep de 2010 n’est plus tout à fait le même lorsqu’il passe par l’hyperpop, les réseaux sociaux, les samples compressés, les mèmes et cette manière contemporaine de mélanger sincérité et ironie jusqu’à rendre leur séparation impossible. Chez Bassvictim, le morceau peut donc être drôle sans être une blague, agressif sans être vraiment menaçant, sexy sans jamais devenir tout à fait sérieux. Tout est légèrement trop grand, trop fort, trop brillant. Et c’est justement cette démesure qui fait tenir l’ensemble.

Basspunk” est court, mais ce n’est pas un simple amuse-bouche. Ses dix morceaux forment plutôt une sorte de manifeste bricolé : voilà ce que peut donner une musique électronique qui refuse de choisir entre le club et la chambre, entre la rave et Internet, entre la pose et le sentiment. Le disque a quelque chose de profondément DIY dans son rapport à la production, tout en étant suffisamment efficace pour fonctionner immédiatement sur un dancefloor. Et surtout, il y a cette basse. Elle ne sert pas seulement à faire bouger le corps. Elle devient une manière de raconter l’époque : lourde, compressée, physique, parfois grotesque, toujours prête à faire trembler quelque chose.

Conclusion ? Bassvictim appelle ça basspunk… Mais on pourrait aussi y voir une musique pour une génération qui a grandi avec trop de références à disposition et qui a finalement décidé de ne plus les hiérarchiser. Jean Seb’ Bach peut côtoyer le dubstep, l’electroclash peut frayer avec l’hyperpop, une blague peut devenir un refrain et un vieux souvenir de rave peut retrouver une seconde vie dans un fichier MP3.

★★★★☆

bassvictim “Basspunk” (2024)

En concert le 4 novembre 2026 à Paris (Le Trabenda) dans le cadre du Pitchfork Festival

Alain Cattet

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