DJ Krush capte le pouls de Tokyo
À plus de soixante ans, DJ Krush ne se contente pas de rejouer son propre passé. Avec “TOKYØHUM“, il retrouve quelque chose de neuf dans les ruines électroniques de sa ville.
On pourrait croire qu’après plus de trente ans de carrière, DJ Krush n’a plus grand-chose à prouver. Il pourrait très bien refaire, album après album, cette musique sombre et contemplative qui a fait sa réputation, ressortir quelques scratches, un beat pesant, deux ou trois voix américaines, et laisser les souvenirs de Mo’ Wax faire le reste. Sauf que Krush n’a jamais vraiment fonctionné comme ça.
Son quatorzième album solo, donne même l’impression qu’il parvient encore à se réinventer. Le disque est construit autour d’une idée simple : le « hum » de Tokyo, son bourdonnement, son grondement, son bruit de fond permanent. Krush parle de l’envers nocturne de la ville, de ses zones souterraines, de son agitation et d’un imaginaire cyberpunk presque apocalyptique. Le disque est présenté comme une évocation de « l’underground » tokyoïte et comme une musique consacrée au « battement de la ville ».
Et ce qui frappe immédiatement, c’est la froideur du résultat. Il y a quelque chose de “Modus Operandi“, le premier album de Photek, dans ces rythmiques sèches et précises, ces basses qui semblent surgir du béton, ces espaces laissés volontairement vides. Chez Photek, les morceaux paraissaient parfois construits pour une ville où les humains auraient été remplacés par des machines. Krush retrouve cette sensation, mais sans la frénésie de la jungle : ses beats avancent plus lentement, avec cette science du vide qu’il perfectionne depuis ses premiers disques. “Modus Operandi” était en 1997 un disque de drum’n’bass qui transformait déjà le rythme et l’espace en matière cinématographique. “TOKYØHUM” semble en avoir retenu le climat plutôt que la mécanique.
Ville-monstre, mégalopole de près de quatorze millions d’habitants, Tokyo est le cœur battant de cet albu. Krush ne donne pas dans la carte postale : il la regarde la capitale nippone depuis ses entrailles, ses tunnels, ses échangeurs, ses rames nocturnes et ses architectures de béton. La ville devient une masse sonore, un grondement continu auquel le producteur prélève des pulsations, des basses et des éclats de lumière froide. Dans un entretien, Krush explique notamment avoir imaginé certains morceaux comme des histoires souterraines, avec des personnages et des scènes qu’il construit mentalement avant de leur donner une forme sonore.
À certains moments, on pense évidemment à “Blade Runner 2049“. Pas au Vangelis de 1982, mais à cette matière beaucoup plus massive, froide et industrielle élaborée par Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch pour le film de Denis Villeneuve. Même obsession pour les espaces gigantesques, les nappes qui semblent venir de très loin, les basses qui donnent l’impression que l’architecture elle-même est en train de vibrer. La comparaison tient moins à une quelconque ressemblance mélodique qu’à cette façon de faire de la ville un organisme sonore, immense et inquiétant.
Mais “TOKYØHUM” n’est jamais une bande-son de film imaginaire. Krush laisse justement assez de place pour que les images se forment chez celui qui écoute. C’est aussi ce qui permet au disque de rester profondément hip-hop alors qu’il s’éloigne de plus en plus des formes traditionnelles du genre. Les dix morceaux sont tous produits par Krush, et les invités ne viennent pas recouvrir ses compositions : Riko Dan, MC Yallah et ELIM apparaissent comme des présences prises dans le même environnement sonore.
Les voix sont d’ailleurs choisies avec une certaine logique géographique. Riko Dan vient du Royaume-Uni, MC Yallah du Kenya, où elle est née avant de grandir en Ouganda, et ELIM appartient à la scène japonaise. Sur “WARN DEM“, Riko Dan apporte son flow grime à une production qui reste dominée par les basses et les textures de Krush. “I WOKE UP FEELING FUZZ“, avec MC Yallah, prolonge cette sensation d’un monde urbain sous tension. Quant à “OoKARAS“, avec ELIM, Krush l’imagine littéralement comme quelque chose qui se passe sous terre, avec des sons et des voix qui ne seraient perceptibles qu’en descendant sous la surface de la ville.
La pochette, réalisée par le sculpteur B-boy japonais Taku Obata à partir d’un dessin effectué sur l’un des propres disques de Krush, prolonge cette conception physique et underground de l’album. L’objet lui-même reste lié à la culture hip-hop, quand la musique regarde déjà ailleurs. Il fallait peut-être toute cette carrière pour arriver là. DJ Krush ne cherche plus à démontrer qu’il sait faire du hip-hop instrumental, pas davantage qu’il aurait besoin de rappeler qu’il fut l’une des figures essentielles de l’âge d’or de Mo’ Wax. Il travaille désormais avec ce qu’il reste lorsque les références ont été suffisamment digérées : quelques battements, des fréquences, du silence et une ville entière derrière. À son âge, le plus étonnant n’est donc pas que DJ Krush continue. C’est qu’il ait encore envie de chercher. Et surtout qu’il trouve encore.
★★★★★
DJ Krush “TOKYØHUM“, 2026
en concert le 12 octobre à Paris (La Machine du Moulin Rouge)
