En première ligne
“On Falling” et “Les Braises” ne redonnent pas la parole aux petites gens, formule paternaliste dont ils n’ont que faire. Ils montrent ce que le cinéma ne regarde plus : des existences tenues par des gestes répétés, des horaires impossibles, une responsabilité écrasante et un espoir qui ne s’avoue pas. Et, en creux, ils posent la question : à quel moment a-t-on cessé de considérer ces vies comme dignes de fiction ?
Dans “On Falling”, le quotidien des livreuses à vélo devient un champ de bataille intime, avec ses règles tacites, sa géographie mouvante, ses dangers ignorés parce qu’ils sont constants. Le film saisit ces visages qui disparaissent d’ordinaire derrière la commande, le casque et l’urgence permanente. Pas d’aura héroïque, pas de discours militant plaqué. Juste la fatigue dans les jambes, la solitude comme bruit de fond et ce mélange de fierté et de résignation qui colle à la peau de ceux qui ne peuvent pas s’arrêter.
Dans “Les Braises”, Thomas Kruithof suit une agente de sécurité hospitalière incarnée par Virginie Efira. Son métier la place littéralement en première ligne : première à recevoir les coups de la détresse d’autrui, première à absorber ce que l’institution préfère dissimuler. Le film laisse longuement regarder ces tâches ingrates qui ne font jamais synopsis : calmer un patient, rassurer une famille, contenir ce qui déborde. Efira joue cette femme dont l’héroïsme n’a rien de spectaculaire. Une présence qui tient debout quand tout s’effondre autour, et que personne ne remarque vraiment.
Ce qui relie ces deux films n’est pas un programmatique retour au social, encore moins un geste nostalgique vers le cinéma des travailleurs. C’est plutôt une manière d’interroger l’invisibilité contemporaine, celle qui absorbe les vies les plus exposées. Le cinéma a longtemps fantasmé les marges. Il redécouvre ici ceux qui n’y sont même plus, pris dans une zone grise où l’on existe seulement pour rendre possible la journée des autres.
“On Falling” et” Les Braises” scrutent ces vies sans les romantiser. Ils montrent des personnages qui ne se définissent pas par la misère mais par l’effort, le soin des choses, la persévérance dans un monde qui ne leur renvoie presque rien. Leurs gestes racontent plus que leurs mots. Leurs corps tiennent parce qu’il faut tenir.
Si ces films frappent aussi fort, c’est peut-être parce qu’ils réaffirment discrètement une idée simple et démodée : la dignité n’a pas besoin d’être spectaculaire pour exister, et le cinéma devrait savoir où poser les yeux. Ici, il regarde enfin du bon côté.
