Alice Coltrane, demeurer dans l’écoute
Il aura fallu du temps pour écouter Alice Coltrane pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’elle représentait dans l’histoire déjà écrite du jazz. Longtemps située dans un après (après John, après le free, après l’âge d’or), sa musique s’impose aujourd’hui autrement : non comme un chapitre marginal ou spirituel, mais comme un lieu durable, un espace dans lequel revenir.
Les rééditions, les transmissions, les écoutes tardives n’ont pas transformé ces disques en classiques inoffensifs : elles ont révélé leur capacité intacte à déplacer l’écoute, à ralentir le monde.

“A Monastic Trio” (1968)
Premier disque sous son nom, “A Monastic Trio” avance à pas mesurés. Le piano y est encore terrien, parfois austère, presque sévère. Alice Coltrane ne cherche ni l’élévation immédiate ni la rupture spectaculaire : elle installe une discipline de l’écoute. Les motifs se répètent, la batterie accompagne sans relancer, les silences comptent autant que les notes. On entend déjà une musique qui refuse la démonstration et préfère la durée, une musique qui s’adresse moins à l’intellect qu’à la disponibilité intérieure.

“Huntington Ashram Monastery” (1969)
Ici, l’espace s’élargit sans se dissoudre. La répétition devient principe, la lenteur s’affirme. Le disque n’a rien de décoratif ou d’exotique : il agit comme une concentration prolongée, une manière d’habiter le son. On comprend ici qu’Alice Coltrane ne conçoit pas la spiritualité comme un thème, mais comme une pratique. La musique ne raconte pas une quête : elle l’exerce.

“Journey in Satchidananda” (1971)
Souvent cité comme son chef-d’œuvre, cet album est surtout un point de bascule. La harpe transforme la matière du jazz, la rendant fluide, suspendue, presque liquide. Autour d’elle, Pharoah Sanders, Cecil McBee et Rashied Ali dissolvent la notion de tempo sans jamais perdre l’ancrage. Ce disque ne décrit pas un ailleurs spirituel : il le rend praticable. Sa force tient à cette hospitalité sonore qui, encore aujourd’hui, irrigue des musiques bien au-delà du jazz.

“Universal Consciousness” (1971)
Ici, Alice Coltrane élargit encore le champ. Cordes, chœurs, structures longues : la musique gagne une ampleur quasi symphonique, sans jamais sombrer dans le grandiloquent. “Universal Consciousness” n’est pas un disque de fusion mais de coexistence. Tout y tient ensemble, sans hiérarchie. La ferveur n’y est pas spectaculaire mais continue, comme un souffle maintenu. C’est une musique de communauté imaginée, une utopie sonore sans slogan.

“Lord of Lords” (1972)
Moins souvent cité, cet album est pourtant essentiel. Plus resserré, plus exigeant, il assume pleinement la dimension liturgique de l’œuvre. La harpe y devient incantation, les chœurs appellent plus qu’ils ne consolent. Là où “Journey in Satchidananda” ouvrait des passages, “Lord of Lords” demande de demeurer. Ce disque ne cherche pas l’adhésion immédiate : il impose une temporalité, une écoute patiente, presque austère. Il marque aussi un retrait progressif du monde, non comme fuite mais comme choix.
Pourquoi Alice Coltrane reste ? Parce que cette musique ne se consomme pas. Parce qu’elle ne promet pas l’évasion mais propose une tenue face au monde. À l’heure des flux continus et des écoutes fragmentées, Alice Coltrane rappelle que certains disques demandent du temps, du silence, une forme d’abandon actif. Son héritage n’est pas seulement musical : il est éthique. Demeurer dans l’écoute, aujourd’hui encore, c’est accepter de ne pas tout comprendre, mais de rester -avec ces sons- suffisamment longtemps pour qu’ils transforment la manière d’être là.
