La beauté du malaise

La beauté du malaise
À la fin des années 1990, pendant que l’électronique polit ses surfaces et rêve d’hédonisme global, un disque choisit la rétention. Il ralentit, épaissit l’air, installe un doute durable. Pas une bande-son, pas un manifeste : une zone grise qui refuse de céder.

Avec “Mezzanine“, Massive Attack ferme une porte. Celle du trip-hop comme musique de velours urbain. Ici, rien ne glisse. Tout pèse. Les basses sont des blocs, les rythmes avancent à contretemps du plaisir, les guitares griffent sans chercher l’ivresse. Cet album ne donne pas dans l’accompagnement : il est dans la confrontation. Le disque est un produit de fracture. Après “Protection“, succès lisse et partagé, le collectif se désagrège. Andrew Vowles alias Mushroom s’éloigne, réticent à l’assombrissement radical impulsé par Robert Del Naja. Ce désaccord n’est pas masqué : il structure l’album. Chaque morceau semble tiré dans deux directions opposées. Rien ne se résout. Tout reste en tension.

Angel” ouvre le bal comme une menace lente. La basse dub, portée par la voix granitique de Horace Andy, s’étire jusqu’à l’asphyxie. Les guitares montent, encore, encore, mais ne libèrent jamais. Massive Attack remplace le groove par l’attente, le mouvement par la pression. Le plaisir est différé, puis refusé. Au centre de cette masse sombre, une apparition : Elizabeth Fraser, voix irréelle des Cocteau Twins, traverse “Teardrop” et “Black Milk” comme un mirage. Tube planétaire, “Teardrop” agit comme un faux-semblant. Sa douceur masque mal l’hostilité du disque. “Mezzanine” ne console pas : il inquiète doucement, durablement.

Car cet album est aussi un disque de guitares. Un geste presque politique, à l’époque. Les ombres de Public Image Ltd., de Gang of Four, de The Cure rôdent dans ces structures rigides, ces rythmiques ralenties jusqu’à la crispation. Massive Attack ne sample plus : il joue, il enregistre, il taille dans la matière. Le son devient un espace clos.

Numéro un au Royaume-Uni, “Mezzanine” est immédiatement sacralisé… mais mal compris. Ce n’est pas un disque de son époque : c’est un disque contre son époque. Une œuvre de fin de siècle, traversée par la défiance, l’épuisement, la conscience aiguë que le futur n’a rien de radieux. Vingt-cinq ans plus tard, “Mezzanine” n’est toujours pas devenu aimable. Il ne s’est pas arrondi. Il demeure ce lieu mental inconfortable, cette musique qui résiste à l’écoute distraite. Un classique, sans doute, mais un classique qui ne rassure pas.

★★★★★

Alain Cattet