Quand la pop apprend à marcher la nuit
Il est des disques qui cherchent la lumière mais “Hats”, lui, ne sort qu’à la nuit tombée. Il préfère la pénombre, les reflets sur l’asphalte mouillé, les trajets en taxi sans destination claire, les silences qui pèsent plus lourd que les mots. Paru à l’automne 1989, il reste l’un des sommets les plus discrets, et les plus bouleversants, de la pop britannique de la fin du siècle.
À l’époque, The Blue Nile est déjà une anomalie. Formé au début des années 80 à Glasgow, il avance à contretemps de l’industrie, publiant peu, disparaissant longtemps, refusant toute frénésie. Paul Buchanan, chanteur, guitariste et centre de gravité émotionnel du trio, a un jour comparé l’enregistrement d’un album au fait de tomber amoureux : impossible à répéter chaque année. La métaphore dit tout. Depuis leurs débuts, The Blue Nile ne conçoivent la musique que comme un engagement total, longuement mûri, risqué, intime.
Avant cet album, en 1984, il y avait eu “A Walk Across the Rooftops“, premier disque élégant et déjà nocturne, où se dessinait une pop synthétique ample, urbaine, sentimentale sans être démonstrative. Cinq ans séparent les deux albums. Cinq années de doutes, de tournées, de relations qui se fissurent, de bandes enregistrées puis détruites. Buchanan voit aussi le mariage de ses parents s’effondrer. Son écriture change. Les déclarations d’amour se transforment en ellipses, en phrases suspendues, en questions sans réponse.
Hats naît de cette lente érosion. Un disque de maturité, mais sans posture adulte contemporaine rassurante. Ici, rien n’est confortable. Tout est feutré, oui, mais tendu. Les boîtes à rythmes respirent, les synthés flottent comme des halos de lumière, la basse glisse plus qu’elle ne claque. Chaque arrangement semble retenu par la peur de trop en dire. La pop devient une matière molle, veloutée, posée sur des coussins d’air, mais lestée d’un poids émotionnel considérable.
Les chansons racontent presque toutes la même chose : la trajectoire d’un amour, de son éclat initial à son épuisement silencieux. Elles se déroulent dans des décors de film noir : rues désertes, chambres trop calmes, villes qui brillent sans réchauffer. Il pleut souvent. Écouter Hats distraitement, c’est regarder le paysage défiler derrière une vitre, la nuit. L’écouter attentivement, c’est descendre de la voiture et rester là, immobile, à faire partie du décor.
“The Downtown Lights” ouvre une brèche. Marche lente dans la neige, groove contenu, montée progressive, jusqu’à ce moment où la voix de Buchanan s’élève sans jamais rompre son élégance. “Let’s walk in the cool evening light”, supplie-t-il, comme on retarde l’inévitable. “Over the Hillside” transforme l’épuisement en promesse fragile, presque irréelle. “Headlights on the Parade” avance sous ses dehors new wave avec une inquiétude sourde, celle de sentir que quelque chose ne tourne plus rond. Et puis il y a “From a Late Night Train”, cœur brisé du disque, piano, trompette et voix seule, pluie contre le pare-brise, aveu terminal : “I know it’s over, but I love you so.”
La force de “Hats” tient à ce paradoxe rare : faire sonner la défaite comme une extase. Selon l’état d’esprit, l’album peut consoler ou achever. Il est peuplé de villes splendides et vides, de gestes romantiques qui tombent dans le silence, de soirées magnifiques qui n’aboutissent à rien. Rien n’y est spectaculaire, tout y est crucial. Les personnages sont prisonniers de leur décor, incapables de s’en extraire autrement que par le fantasme.
Longtemps, cette pudeur a valu au groupe des critiques faciles : trop adulte, trop lent, trop centré sur l’amour. Mais comme Big Star avant eux, The Blue Nile ont fini par devenir un groupe totem, révéré par ceux qui préfèrent la profondeur à l’éclat. Leur influence se glisse en souterrain, dans une certaine pop contemporaine de la retenue, du clair-obscur, de l’intimité radicale. Rien n’y ressemble pourtant tout à fait.
Au fond, il aurait été dommage que “Hats” soit un disque à succès. On l’imagine mal surgir au hasard d’une playlist, ou accompagner un après-midi lumineux. C’est un album qui se mérite, qui se réserve, que l’on confie à quelques personnes, presque à voix basse. Un disque qu’on écoute seul, tard, quand la ville s’est calmée. Comme un morceau de verre poli par les vagues, ramassé sur une plage, sans savoir exactement pourquoi on l’aime, mais avec la certitude qu’on le gardera longtemps.
★★★★★
The Blue Nile “Hats” (Linn Records), 1989
