La musique comme espace habitable
“And Their Refinement of the Decline” appartient à cette catégorie rare des disques qui ne cherchent pas à être écoutés, mais habités : une musique qui ne se déploie pas dans le temps mais dans l’espace, qui ne s’impose jamais mais finit par tout occuper. À force de lenteur, de retenue et de disparition progressive de ses propres contours, l’album agit moins comme un objet sonore que comme un environnement mental.
Stars of the Lid ont toujours travaillé à rebours des logiques dominantes de la musique électronique. Ici, pas de rythme, pas de climax, pas même de mélodie identifiable au sens classique. À la place : des nappes étirées, des accords suspendus, des harmoniques qui semblent flotter hors de toute temporalité. La richesse du disque ne vient pas de la complexité de son écriture, mais de son extrême économie de moyens. Peu de notes, peu d’événements, mais une attention obsessionnelle portée à la durée, à la résonance, à ce qui subsiste quand le son a presque disparu.
La plupart des textures proviennent d’instruments acoustiques (cordes, cuivres, guitares) mais leur traitement les rend méconnaissables. La réverbération n’est pas un effet décoratif : elle est l’instrument principal. Ce que l’on entend, ce n’est plus l’attaque d’une note, mais l’air qui la prolonge, l’espace qui la contient. La musique semble alors moins jouée que laissée advenir, comme si elle existait déjà quelque part et que le duo se contentait d’en révéler les contours.
Cette impression de simplicité est trompeuse. Sous cette surface calme se cache un travail d’orfèvre : micro-variations de timbre, infimes fluctuations de hauteur, déplacements presque imperceptibles dans le spectre sonore. Rien ne se répète vraiment, mais rien ne progresse non plus. Le disque avance par dérive lente, par glissements successifs, maintenant l’auditeur dans un état d’attention douce, sans tension ni attente.
Avec l’âge -et avec la fatigue du spectaculaire, ce type de musique devient non seulement audible, mais nécessaire. “And Their Refinement of the Decline” ne cherche ni à émouvoir ni à convaincre. Il ne promet rien. Il offre simplement un espace de retrait, un temps étiré où l’on peut s’allonger mentalement, laisser le corps tomber, et accepter que rien n’arrive… parce que rien n’a besoin d’arriver.
C’est peut-être là sa force la plus radicale : dans un monde saturé de signaux, de discours et d’injonctions, Stars of the Lid proposent une musique qui n’exige rien. Elle ne comble pas le silence, elle le rend habitable. Et c’est précisément pour cela qu’elle continue, discrètement, d’accompagner ceux qui savent encore écouter sans vouloir posséder.
★★★★☆
Stars of the Lid “And Their Refinement of the Decline” (Kranky), 2007
